La vingtième saison NBA de la carrière Kobe Bryant sera sa dernière. Comme Michael Jordan, qu’il devance désormais au classement des meilleurs marqueurs de l’histoire, l’arrière des Los Angeles Lakers tirera sa révérence en pouvant se targuer d’avoir tout gagné. La star laissera aussi l’image d’un leader impitoyable, bourreau de travail qui fascine et détonne. Autopsie d’un génie en clair-obscur.

L'un des sportifs les plus titrés (cinq bagues de champion), les mieux payés (25 millions de dollars pour la saison à venir) et les plus populaires du XXIe siècle (il est accueilli chaque été comme un demi-dieu en Chine) possède aussi l’une des personnalités les plus déroutantes d’une ligue où tout est d’ordinaire si lisse. En 2015, Kobe Bryant fait encore figure d’éléphant dans ce joli magasin de porcelaine qu’est la NBA. Il attise la polémique, divise ses pairs, ranime les rivalités et maintient la flamme d’un basket révolu : celui des cols bleus et du trash-talking, celui où le dress code n’était pas encore entré en vigueur, où les Lakers foulaient encore le parquet du Forum d’Inglewood et Michael Jordan celui du United Center de Chicago.

Kobe Bryant jeune

Mais Kobe Bryant n’inspire pas que de la nostalgie. Pas encore. A 37 ans, le joueur et l’homme fascinent toujours autant. Qui est-il vraiment, celui qui a forgé son identité de basketteur contre celle de son père, dont il a accompli les rêves inachevés I ? Celui dont l’éthique de travail a engendré tant d’anecdotes qu’il est aujourd’hui difficile de séparer l’histoire vraie du mythe II ? Comment s’est-il relevé des accusations dont il a fait l’objet et qui auraient brisé tant d’autres carrières III ? Certains le haïssent encore, beaucoup pointent du doigt son caractère et l’accusent de s’être sciemment débarrassé de ses meilleurs coéquipiers pour mieux écrire sa propre légende – et ils ont raison IV. D’autres l’adulent car ils considèrent qu’il est ce qui s’est fait de mieux sur la planète basket ces quinze dernières années V. Ils ont raison, eux aussi.

Posée au cœur des monts Réatins, à une centaine de kilomètres au nord de Rome, la ville de Rieti est considérée du fait de sa position géographique comme le nombril de l’Italie. Ses environs sont aujourd’hui propices à la randonnée, à la pratique du vélo tout-terrain en été et du ski en hiver. Mais il y a trente ans, la commune vibrait d’abord au rythme des performances de son équipe de basket, l’AMG Sebastiani Rieti, alors sociétaire de la première division. Le PalaSojourner, petite arène construite à l’extérieur du centre-ville, accueillait régulièrement plus de fans qu’elle ne pouvait en contenir. Au milieu des années 1980, elle était bercée par la clameur d’un refrain repris par quelques 3000 supporters qui chantaient à s’en abîmer la voix: «Quel joueur est meilleur que Magic ? Quel joueur est meilleur que Jabbar ? C’est Joseph ! Joseph Bryant !»

«Joe», arrivé en Italie durant l’été 1984 en provenance de Houston, avait été subjugué par la ferveur des fans italiens. Après huit saisons passées en NBA, le natif de Philadelphie pensait avoir vécu ce qui se faisait de mieux en termes d’enthousiasme populaire pour la balle orange. Comment pouvait-il imaginer qu’à Rieti, les supporters agitaient leurs drapeaux sans discontinuer durant toute la rencontre, jetaient des pièces de monnaie sur les joueurs adverses et chantaient en sautant, comme s’ils étaient montés sur ressorts, à en faire trembler le parquet ? Aux Etats-Unis, Joe était surnommé «Jelly Bean», comme le bonbon gélatineux, pour sa mollesse et sa tendance à prendre rapidement du poids. Vedette des playgrounds de Pennsylvanie dans sa jeunesse, on le disait en avance sur son temps. En revanche, un peu trop sûr de ses qualités de basketteur, il s’entraînait a minima, monopolisait la balle, se contentait de travailler son shoot et n’accordait qu’une importance secondaire à la dimension tactique du jeu. A une époque où le dunk était interdit en NCAA, il était ce genre de joueur qui n’hésitait pas à écraser quand même le ballon dans l’arceau, parce qu’il estimait que l’euphorie procurée par le geste valait bien deux lancers-francs offerts à l’adversaire.

A 30 ans, n’ayant pas réussi à relancer sa carrière du bon côté de l’Atlantique, l’intérieur s’était envolé avec sa femme Pam et ses trois enfants pour le centre de la Botte. Tout ce qui le rendait ingérable en NBA séduisait les supporters de Rieti : un penchant naturel pour le scoring, un sourire généreux en toutes circonstances, une inébranlable confiance en soi. «C’était un garçon charmant, qui avait beaucoup de choses à raconter, se rappelle Chris Singleton, l’entraîneur américain devenu consultant pour BeIN Sports, qui a coaché Joe Bryant durant quelques mois. Il était sympa et agréable. Je garde le souvenir de quelqu’un de très ouvert, facile à vivre». Ses équipiers avaient également appris à apprécier cet étrange nouveau-venu, qui prenait pour habitude de prophétiser ses propres performances avant le début de chaque rencontre («ce soir, je marquerai plus de 30 points», annonçait-il dans le vestiaire). Un soir, il avait promis qu’il franchirait la barre des 70. Il n’y est jamais parvenu. En revanche, il a réussi deux matches à plus de 50 unités au compteur, achevant ses deux saisons à Rieti avec une moyenne de 35 points.

Apprécié, reconnu, Joe se plaisait en Europe. Rentrer aux Etats-Unis chaque été lui suffisait. Il s’entraînait deux fois par jour mais pouvait prendre ses repas à la maison, en famille. Il jouait presque tous les dimanches et trouvait le temps pour faire de longues balades avec ses enfants, dans les montagnes environnantes. Le lundi, jour de repos, il les emmenait à Rome ou à Florence. Avant l’entraînement du soir, le reste de la semaine, il allait récupérer son plus jeune fils à l’école. Pendant que les joueurs de Rieti travaillaient leurs systèmes, le gamin de six ans shootait, inlassablement, sur un panier installé dans un coin de la salle. A la mi-temps des matches, il lui arrivait de faire son entrée sur le terrain et d’enchaîner les swishs sous les applaudissements des quelques fans restés en tribune, avant que son père ne le congédie gentiment pour reprendre la partie. Kobe Bryant allait alors se rasseoir : un jour, se persuadait-il en mâchant son chewing-gum, c’est mon nom que le public chantera.

Le parcours de Kobe Bryant est indissociable de celui de son père sur le continent européen. La famille y a passé huit années, de 1984 à 1991, période durant laquelle Joe a joué, outre à Rieti les deux premières saisons, à Reggio Calabria, à l’extrême sud du pays, puis à Pistoia, en Toscane, avant de rejoindre Reggio Emilia. Scolarisé dans chacune de ces villes, le jeune garçon n’a souffert que quelques mois de sa méconnaissance linguistique, travaillant sans compter avec ses deux grandes sœurs, Sharia et Shaya, pour combler son retard. A sept ans, il parlait couramment l’italien. Il est aujourd’hui bilingue – ce n’est donc pas un hasard s’il s’était montré tenté par une pige à Bologne pendant le lockout 2011, d’autant que le club était prêt à lui offrir un contrat de plus de 3 millions de dollars sur 35 jours – et s'exprime dans les médias transalpins avec un accent et un phrasé impeccables.

A l’époque, il était un gamin dans l’ombre de sa star de père qu’il suivait dans tous ses déplacements, un ballon sous le bras, jamais loin du panier à l’échauffement, sur le parquet à la pause, derrière le banc pendant les temps-morts. «Nous savions déjà que nous faisions face à un petit phénomène, raconte dans le quotidien local El Piccolo Giovanni Grattoni, coéquipier de Joe Bryant à Reggio Emilia en 1990-91. Kobe était un garçon gentil et poli. Il traînait toujours avec sa mère et ses sœurs ; parfois, Joe le laissait jouer avec nous (…) Il avait réussi à copier les mouvements de son père. Je crois que cette expérience (en Europe) l’a façonné. Le basket italien de la fin des années 80, très technique, a eu une influence certaine sur le jeune Kobe».

Des années plus tard, quand il fera ses premiers essais à Los Angeles, les dirigeants des Lakers seront bluffés par ses fondamentaux individuels – sa maîtrise des appuis, du tir, du démarquage ou du dribble des deux mains, qui fera dire au manager Jerry West qu’il est «déjà au moins aussi mature que n’importe lequel de nos joueurs». Toute sa carrière durant, Kobe Bryant fustigera la formation à l’américaine en vantant la capacité du basket européen à ciseler des joueurs certes moins athlétiques mais plus techniques. «Le basket tel qu’il est enseigné (aux USA) est horrible, lâchera-t-il en janvier 2015 dans une longue diatribe. J’ai eu beaucoup de chance en grandissant en Italie. Red Auerbach, Tex Winter et d’autres grands entraîneurs participaient à des conférences: ils donnaient des cours aux autres coaches, et nous suivions leurs conseils comme on lit la Bible (…). On doit absolument arrêter des considérer les jeunes comme des vaches à lait. Les européens ont de meilleurs fondamentaux parce qu’ils ont appris le basket de la bonne manière».

Kobe Bryant jeune

Kobe a appris le jeu « à l’européenne » dans les clubs des villes italiennes où jouait son père. Il est ici debout, à gauche.

Kobe s’était bien essayé au football, bien plus en vogue que le basket en Italie, mais en étant systématiquement renvoyé au poste de gardien de but, il avait vite compris qu’il n’y avait aucun avenir. Après les cours, avant que ses camarades ne monopolisent les buts implantés sous les paniers, il s’empressait de travailler son shoot et son dribble, seul, imitant avec une minutie extrême les mouvements de Magic Johnson. Le meneur des Lakers était son idole. Il apparaissait, grandeur nature, sur un immense poster accroché dans sa chambre en Italie. C’est lui que Kobe observait le plus, sur les vidéocassettes des matches que ses grands-parents envoyaient tous les deux jours depuis Philadelphie. Ils enregistraient les talk shows, les journaux télévisés, et les plus belles affiches de la NBA, que l’adolescent visionnait parfois à plusieurs reprises comme on regarde un bon film. Effondré à l’annonce de la séropositivité de Magic, en novembre 1991, il avait refusé de manger pendant toute une semaine.

La famille Bryant venait alors de s’installer à Mulhouse, où Joe avait signé quelques semaines plus tôt. Le coach du FCM, Chris Singleton, se souvient : «On avait fait un premier recrutement qui ne s’était pas avéré très bon. Un agent, Didier Rose, m’avait alors proposé Joe Bryant, que je connaissais pour son bon début de carrière en NBA. J’avais besoin d’un joueur d’expérience : j’ai tenté le coup». La collaboration ne durera que quelques semaines. «Il n’avait plus les jambes, regrette Singleton. Et puis, les entraînements le matin, ce n’était pas du tout son truc. Je ne dis pas qu’il s’est comporté comme une star, mais il n’avait pas vraiment pris le championnat français au sérieux».

« Les Bryant vivaient à l’hôtel. Il y avait eu des plaintes car les clients entendaient un ballon en pleine nuit. C’était Kobe qui s’entraînait dans les couloirs »

Comme Kobe ne parle pas un mot de français, ses parents l’ont inscrit à l’International School de Bâle, à 45 minutes de route de Mulhouse. «Je ne sais pas quand il allait à l’école. Je le voyais à tous les entraînements du soir», sourit Singleton. Le coach n’a jamais oublié le garçon de 13 ans, constamment dans l’ombre de son père dès lors que ce dernier portait un maillot de basket. «Kobe avait toujours un ballon en main. Toujours. Il dribblait partout, même au restaurant, assure l’ancien entraîneur du club alsacien. Les Bryant vivaient à l’hôtel. Il y avait eu des plaintes, car les clients entendaient un ballon taper contre le mur ou au sol, en pleine nuit : c’était Kobe qui s’entraînait dans les couloirs». Au Palais des sports, le garçon attend la fin des séances pour jouer en un-contre-un face aux pros. «On voyait déjà le feu, raconte Singleton. Il voulait défier tout le monde. Il allait souvent voir Jimmy Vérove en lui disant ‘ball’. Ça voulait dire, ‘on joue’. C’était sa phrase. Il était vraiment différent, très mature. A 13 ans, il avait déjà ciblé ce qu’il voulait faire dans la vie : jouer en NBA».

Kobe Bryant jeune

Les Bryant sortaient souvent avec la famille de Tamika Catchings, l’actuelle star d’Indiana (WNBA), dont le père jouait aussi en Italie. Kobe est à droite, baskets blanches et chemise ouverte.

Hors de forme, Joe Bryant est viré par le club après onze rencontres. L’aventure européenne, et par conséquent sa carrière, est terminée. Il ramène toute la petite famille aux Etats-Unis, où il prend les rênes de l’équipe féminine d’une petite école (l’Akiba Hebrew Academy), dans les environs de Philadelphie. Kobe ne change pas ses habitudes et s’entraîne à l’écart, sans jamais prononcer le moindre mot, pendant que son père prend ses marques au coaching. A l’approche de son quinzième anniversaire, il parvient désormais à dunker. A la fin des séances, puisqu’il n’a plus aucun adversaire pro à narguer, il s’associe avec Joe et se lance dans des matches de deux-contre-cinq face aux joueuses d’Akiba, que les Bryant remportent toujours haut-la-main. Refusant de rompre totalement le cordon au moment où le fiston débute en 1992 sa scolarité à Lower Merion High School, dans la banlieue ouest de Philly, Joe se met à coacher les juniors de l’établissement, classé parmi les 60 meilleurs lycées du pays mais peu réputé pour son programme basket.

Quand il débarque au lycée, Kobe est le «fils de», le petit protégé du coach Gregg Downer, qui à 15 ans termine meilleur marqueur d’une équipe défaite 20 fois en 24 matches. A la fin de son année senior, en 1996, il est considéré comme le meilleur lycéen de tous les Etats-Unis, celui qui a mené Lower Merion jusqu’au titre du championnat d’Etat (une première depuis plus de 50 ans, voir les highlights de la finale ci-dessous) avec des moyennes statistiques qui donnent le tournis : 30,8 points, 12 rebonds, 6,5 passes, 4 interceptions et 3,8 contres. Afin de voir en action le jeune athlète filiforme, on s’arrache les places pour plus de 100 dollars à l’extérieur. «Il réussit des choses délirantes avec une balle en main», lâche Gregg Downer. Les plus grandes universités veulent s’offrir la pépite, ne serait-ce que pour un an. Mais Kobe est pressé.

Le 30 avril 1996, face à une foule composée d’étudiants, de professeurs et de quelques médias, il se lance : «Moi, Kobe Bryant, j’ai décidé d’exporter mes talents à...». Il s’arrête. Fait mine d’hésiter. Derrière son pupitre, costard marron et cravate à poids, lunettes de soleil relevées sur le front, il efface son air malicieux et s’impose un masque plus sérieux, un brin arrogant. «J’ai décidé de ne pas aller à l’université et d’exporter mes talents en NBA». Applaudissements. Sourire crâneur. Il est ravi de son effet. Un mois plus tard, douze choix après Allen Iverson, il sera sélectionné par les Charlotte Hornets et envoyé à Los Angeles pour devenir, à 18 ans et 72 jours, le plus jeune joueur de l’histoire de la ligue. Le gamin de Rieti a tenu sa promesse. Chris Singleton, lui, est ravi de l’y avoir aidé. «Virer Joe de Mulhouse a beaucoup contribué à son succès, sourit-il aujourd’hui. Ça a permis à Kobe de quitter l’Europe et d’intégrer un lycée américain. Puis d’écrire sa légende».

Si Kobe Bryant a fait de Magic Johnson son idole de jeunesse, Michael Jordan est rapidement devenu son obsession d’adolescent. Quand le jeune garçon rentre définitivement s’installer aux Etats-Unis avec sa famille, en 1991, l’arrière des Chicago Bulls a 28 ans. Ce dernier n’a pas encore gagné le moindre titre NBA, mais il a déjà redéfini les standards modernes du scoring. Kobe participe lui à une ligue d’été à Philadelphie. Il a 12 ans, il touche peu la balle et ne marque pas le moindre point de tout le tournoi. Le regard gentiment navré de son père le marque profondément : il croit qu’il est «la honte de la famille».

«C’est là, dira-t-il plus tard, que mon admiration pour MJ s’est forgée». Il sait que Jordan s’était vu refuser l’accès à l’équipe première de son lycée, qu’il a lui aussi su ce que c’était, l’échec et l’embarras. Bryant fait alors de «His Airness» un modèle plus tangible et concret, presque accessible, auquel il s’identifie pour progresser. Il porte ses maillots, et s’enthousiasme d’autant plus que l’idole de Chicago évolue au même poste que lui. Bryant associe ainsi le style puissant et aérien de Jordan au sien. Il se calque sur sa manière de jouer, sa vision du basket et du collectif, et tente d’imiter le comportement de celui que Luc Longley appelait «le prédateur».

Michael Jordan

«Son obsession pour Michael était saisissante, écrit Phil Jackson, le seul coach à avoir entraîné les deux hommes, dans son autobiographie (Eleven Rings). Il avait non seulement appris à maîtriser la plupart des mouvements de Jordan, mais s’était aussi approprié ses manières». Au lycée, Bryant attaque déjà le panier avec une gestuelle «jordanesque», reste suspendu en l’air au moment de déclencher son jump shot, comme MJ, et répond même aux interviews avec le ton, le débit et le phrasé du demi-dieu chicagoan. L’engouement de Bryant ne cessera de croître au fil des trois premiers sacres de Jordan (1991, 1992, 1993). «L’un de ses anciens équipiers en high school m’a dit que Kobe passait son temps à parler de Michael, nous explique Mark Medina, journaliste spécialiste des Lakers au L.A Daily News. Durant son année senior, il était convaincu que Jordan ne pouvait pas l’arrêter».

Lorsque Bryant fait le grand saut de Lower Merion à la NBA sans passer par la case universitaire, son aîné vient de remporter une quatrième bague (1996) et régnera encore sur la ligue durant ses deux premières saisons professionnelles (1997, 1998). La passation de pouvoir est évidente. Leurs deux carrières seront sans cesse juxtaposées, et les succès de Bryant relativisés ou amplifiés selon que Jordan y soit parvenu avant lui ou non. Un cadeau empoisonné que le jeune Laker va accepter avec un malin plaisir, attisant sans cesse la comparaison quand d’autres auraient préféré l’adoucir. «Il était déterminé à le surpasser pour devenir le meilleur joueur de l’histoire», soutient Phil Jackson.

Les deux hommes s’affronteront directement à huit reprises en saison régulière, entre 1996 et 2003. Bryant est encore un sixième homme à Los Angeles quand il peut se tester pour la première fois face à son modèle. «Je me souviens du spin move qu’il avait réussi face à moi, racontera Kobe sur CBS Sports. Je savais qu’il allait le faire, je l’ai tellement vu à la télé... En vrai, il est encore plus rapide.» Il ne joue que dix minutes ce soir-là, puis treize lors de leur deuxième opposition, à chaque fois dans le garbage time (les dernières minutes d’une rencontre sans suspense).

La troisième fois est la bonne : au United Center, les Bulls explosent les Lakers (104-83) mais la filiation entre Jordan (36 points) et Bryant (33 points en 29 minutes, en sortie de banc) se matérialise enfin. Ce soir de décembre 1997, le jeune joueur de 19 ans attend que l’un de ses équipiers se retrouve sur la ligne des lancers-francs pour approcher le numéro 23. En adoptant la même posture que lui, tête relevée, les mains agrippant le bout du short, il lui demande, le plus naturellement du monde, des conseils sur son jeu dos au panier. Jordan lui répond sans tiquer. L’important, lui dit-il, c’est de sentir le défenseur avec tes jambes. «Quand les gens regardaient ses plus belles actions, je regardais le reste, assure Kobe. Le travail d’appuis. L’utilisation des écrans. C’est ce qui me différencie de tous les gamins qui sont devenus pros en même temps que moi.»

Michael Jordan et Kobe Bryant

Quand Michael Jordan quitte Chicago en 1998, Kobe Bryant n’était même pas titulaire à Los Angeles

Michael Jordan et Kobe Bryant

Quand il effectue son retour en 2001, il est nettement dominé par le jeune Laker, devenu incontournable : l’un a vieilli, l’autre a mûri.

En 1999, Jordan est à la retraite – il fera finalement durer le plaisir à Washington, entre 2001 et 2003 – quand il est contacté par Phil Jackson. Le sage des Lakers aimerait le présenter à Bryant. «J’ai organisé une réunion entre les deux stars en pensant que Michael pourrait aider Kobe à changer d’attitude et à travailler davantage pour le collectif, moins égoïstement, raconte le «Zen Master». Mais après une poignée de main, les premiers mots sortis de la bouche de Kobe furent : ‘Tu sais, je peux te botter le cul en un-contre-un’». Bryant démentira ces propos, accusant son ancien coach d’inventer de belles histoires, «comme les journalistes». Qu’il est pourtant facile d’imaginer le jeune Kobe de l’époque, avec ses fines lunettes, souriant mais plus tendu qu’il n’aimerait en avoir l’air, bravant son icône avec le culot et l’imprudence de celui à qui tout sourit...

Joe «Jelly Bean» Bryant avait le même caractère, audacieux et impertinent. Mais il ne se serait pas donné les moyens de passer des paroles aux actes. C’est en cela que Kobe se démarque tant de son père : s’il était certain de pouvoir surpasser Jordan, ce n’est pas parce qu’il estimait avoir le même don que lui, mais aussi parce qu’il était prêt à travailler encore plus dur, plus longtemps, plus ardemment que lui. Il possédait déjà une confiance totale dans sa capacité à tout faire pour arriver à ses fins. Partout, tout le temps.

Michael Jordan

Deux hommes peuvent en attester mieux que quiconque : Phil Jackson et Tim Grover. Le premier, dans une interview accordée au New York Post, assurait récemment que «personne ne peut s’approcher de Kobe» en termes d’intensité à l’entraînement : «Il est allé plus loin encore que Jordan. Je sais que Mike ne serait pas d’accord, mais c’est le cas». Le second, préparateur physique attitré de MJ dans les années 90 puis de Bryant dans les années 2000, estime que le Laker a une plus grande curiosité intellectuelle que son prédécesseur : il s’intéresse davantage au processus, aux détails, et pas seulement aux finalités. Quand ses séances d’entraînement estivales sont enrichies par des sorties à vélo, il veut savoir précisément à quoi elles serviront avant de s’y lancer. Une fois convaincu de leur utilité, il libère la bête. Quand Grover loue deux VTT en juillet 2012, pendant la préparation olympique de l’équipe américaine, il ne s’attend pas à ce que Kobe, la veille du premier jour d’entraînement, l’embarque rouler de 19h jusqu’à 2h du matin, terminant leur parcours à la lampe frontale. «Et à 7h30 le lendemain, conclut le préparateur, il était de retour à la salle».

Ce même été, afin de ménager ses genoux aux Jeux, Bryant perd sept kilos avant de s’envoler pour Londres. A Las Vegas, où se prépare Team USA, l’un des nouveaux préparateurs physiques du staff est réveillé par la sonnerie de son portable. Il est 4h15 du matin. C’est Kobe. Il a besoin d’un partenaire d’entraînement. «Je suis arrivé à la salle un peu avant 5 heures, témoignera le coach. On a fait du conditionnement physique pendant une heure et quart, puis des exercices de musculation pendant 45 minutes. Nous nous sommes séparés, je suis rentré à l’hôtel». A 11 heures, il est de retour à la salle. «Kobe shootait, seul. Je l’ai accosté : – ‘Bon boulot cette nuit. Quand as-tu terminé ?’ – ‘Terminé quoi ?’ – ‘A quelle heure as-tu quitté la salle cette nuit ?’ – ‘Oh, je ne suis pas parti. Je termine à l’instant. Je voulais encore rentrer 800 shoots'».

La carrière de Kobe Bryant est jonchée de petites histoires du même acabit, plus encore que celle de Michael Jordan. Elles ont construit sa légende. Et dépité bon nombre de ses équipiers. «Il a cet instinct que peu de joueurs possèdent jeune : celui du tueur, nous confirme Chris Singleton. Même si ce n’est qu’un petit concours de shoots, il veut gagner, cela l’obsède. Sa légende est basée sur son refus de perdre». Rob Schwartz, ancien de Lower Merion, l’a expérimenté dès le lycée. Il était le sparring-partner attitré de son leader, qui l’obligeait à l’affronter en un-contre-un à la fin des entraînements collectifs. Un panier, un point. Le premier à 100. «Bryant menait 40-0, parfois 80-0, avant que Rob ne mette un panier», raconte Chris Ballard dans The Art of a Beautiful Game. Dans son souvenir, Rob croit avoir marqué 12 points un soir, son meilleur résultat. «Il ment, répondra Bryant. Il n’a jamais marqué 12 points. Je ne lui ai jamais laissé passer la barre des dix. Au mieux, il en a marqué cinq, un soir».

Cette frénésie pour les un-contre-un, manière d’étancher sa soif de compétition et d’asseoir sa prééminence sur les parquets, Kobe Bryant continuera de la cultiver en NBA. Tous les arrières des Lakers y passeront, ou presque : Isaiah Rider, lorsqu’il signe en Californie à l’intersaison 2000, deviendra l’un de ses adversaires favoris. Il sera remplacé l’été suivant par le vétéran Mitch Richmond. Qu’importe leur âge, leur statut ou leur caractère, le jeune loup veut tous les défier, tous les battre. «Il suffisait de marquer face à lui à l’entraînement pour le provoquer, raconte Brian Shaw, à Los Angeles pendant quatre saisons (1999-2003). A la fin de la séance, il se mettait alors en travers de votre chemin et répétait ‘nah nah, tu restes’. Si vous lui répondiez ‘j’ai fini de m’entraîner’, il insistait jusqu’à ce que vous cédiez. Et là, il se mettait à jouer».

« Il comprend mieux le basket qu’il ne le joue »

Il profitait également de ces moments pour travailler de nouveaux mouvements. «Il vous disait, ‘reste là une minute, je veux essayer quelque chose’, expose Devean George (1999-2006). Il peaufinait alors un nouveau spin move, un cross-over, quelque chose qu’il avait vu dans une vidéo. Il le travaillait un jour à l’entraînement, le mettait en application le lendemain en match. Et ça marchait». Quand il n’a pas de cobaye, Bryant installe une chaise en guise de défenseur et reprend son manège. Quand il se blesse à la main, il effectue les mêmes exercices que d’ordinaire, mais sans ballon (Shaquille O’Neal l’a plusieurs fois surpris «en train de courir, de grogner, de mimer des shoots, seul dans la salle : c’était bizarre»). Et «s’il fait un mauvais match, il s’enferme et bosse deux fois plus», conclut Singleton.

Comme les rares joueurs capables de s’infliger un tel volume de travail (Michael Jordan et Larry Bird sont les seuls éléments de comparaison admissibles), Kobe Bryant est aussi un cérébral du jeu. Au sortir de sa troisième saison, en 1999, il ne s’inflige pas que huit heures d’entraînement par jour : pendant son temps libre, il se plonge dans des livres de coaching. Il apprend de nouveaux systèmes offensifs, leurs variations, les transitions défensives, étudie des tableaux statistiques, des schémas de jeu. L’un de ses bouquins préférés : Multiple Offense and Defense, l’ouvrage de Dean Smith, l’ancien entraîneur universitaire de Jordan à North Carolina. Il accorde une importance énorme aux séances vidéo, au point de demander parfois à ce qu’on lui en élabore à la mi-temps de ses rencontres. «Il lui arrive de mentionner certaines actions avant qu’elle se produisent», admire l’ancien coordinateur vidéo de la franchise. Et ce compliment, le plus beau sans doute, signé Tex Winter, gourou de l’attaque en triangle : «Il comprend mieux le basket qu’il ne le joue».

Kobe Bryant

«Kobe est gêné par son amour pour le jeu, estime Gregg Downer, son coach au lycée. Le basket est la seule chose sur laquelle il souhaite se concentrer»

Ronny Turiaf

Le Français Ronny Turiaf a joué trois saisons avec Kobe Bryant, bluffé par « sa volonté de travailler sans relâche ». Les deux hommes sont restés proches.

Ce caractère monomaniaque lui a certes joué des tours dans ses relations avec ses équipiers, tout au long de sa carrière, mais il lui permet aujourd’hui de continuer à évoluer au plus haut niveau, malgré le poids des années (22,3 points, 5,7 rebonds et 5,6 passes en 35 matches la saison passée). Juste avant de remporter son premier titre sans O’Neal, en 2009, il avait ainsi demandé à Tim Grover de devenir son entraîneur personnel, c'est-à-dire le suivre dans chacun de ses déplacements, être présent à chaque entraînement, contrôler son régime alimentaire et ses activités de récupération. Il lui avait demandé de mettre sur pied un programme sur mesure, destiné à renforcer ses chevilles, ses poignets, ses hanches, pour éviter toute blessure récurrente. Et retarder le déclin.

Quand on demande à Mark Medina, reporter au L.A Daily News, quel est le moment où Bryant l’a le plus impressionné, il ne mentionne ni son match à 81 points, ni son année à plus de 35 unités de moyenne, ni ses cinq titres… mais l’impression dégagé par le numéro 24 pendant la saison 2011-12. «Il était plus efficace et en meilleure santé que toutes les années précédentes, alors qu’il venait de subir une opération au genou en Allemagne, explique le journaliste américain. Cette année-là, Kobe a joué avec un poignet fracturé. Après avoir été victime d’une commotion durant le All-Star Game, il n'a pas manqué le moindre match. Même au moment de porter un masque, pour protéger son nez cassé, il a toujours joué comme le Kobe qu’on connaît». La saison suivante ? «Les Lakers étaient plombés par les blessures, et pourtant, il les a portés en playoffs en jouant comme s’il était dans la force de l’âge».

Michael Jordan

Le 12 avril 2013, Kobe Bryant est victime d’une rupture du tendon d’Achille. Il «démolira» le délai habituel de guérison.

La rupture du talon d’Achille dont il a été victime en avril 2013, à quelques jours des playoffs, aurait dû précipiter sa fin. «C’était une blessure aux effets désastreux, confirme Medina. Pourtant, Kobe s’était présenté aux médias à la fin du match. Il ne s’était pas changé, il avait les larmes aux yeux, mais sa force de caractère, la manière dont il gérait ce moment et combattait ses émotions… Cela inspirait beaucoup de respect, même pour les journalistes, y compris moi. Il acceptait encore une fois de relever le challenge». Cette nuit-là, incapable de dormir, le joueur publie un long message sur les réseaux sociaux. «Tout ce travail, tous ces sacrifices jetés par la fenêtre. La frustration est insupportable (…) Comment pourrai-je revenir après ça, à 35 ans ? (…) Peut-être que ça se termine là (…) Mais il faut arrêter de se morfondre et retourner bosser avec la même conviction, la même envie qu’avant. ‘Si vous me voyez combattre un ours, priez pour l’ours’ : j’ai toujours aimé cette citation. C’est ma mentalité. Je n’abandonne pas, je ne fuis pas. Je subis puis je gagne».

Bryant a aujourd’hui 37 ans. Ses équipiers ne s’étonnent plus de le voir s’entraîner seul à 23h, ou d’entendre les employés du Staples Center raconter comment la star est arrivée seule à 4h du matin en salle de muscu. Il voyage toujours avec un préparateur physique et un kinésithérapeute attitrés. Le basket est son métier, il n’a aucun autre hobby, il a peur de tirer sa révérence. «Vous voyez à quel point Jordan a eu du mal à prendre sa retraite ? Ça va être encore pire pour Kobe, qui a le même sens de la compétitivité avait déclaré un General Manager, sous couvert d’anonymat. Au moins, MJ avait des amis et aimait jouer au golf et aux cartes». Bryant a-t-il poussé la filiation trop loin ? Mieux : il l’a littéralement dépassée. Lors d’un match de saison régulière sans envergure en décembre dernier, à Minneapolis, il a en effet marqué le 32 293e point de sa carrière, débordant ainsi Michael Jordan au classement des meilleurs marqueurs de l’histoire.

Dans l’avion, après la rencontre, Bryant reprend ses esprits et rédige une tribune. Il rappelle cette ligue d’été, à Philadelphie, en 1991, où il n’a pas marqué le moindre point. La honte ressentie ce jour-là. La façon dont MJ l’a inspiré. Il écrit : «J’ai tout appris du jeu, ses fondamentaux, son histoire, ses joueurs. Je n’étais pas seulement déterminé à ne plus jamais vivre un été pareil, j’avais envie d’infliger ce même sentiment d’échec à mes concurrents, comme ils me l’avaient inconsciemment infligé. Vingt-quatre ans plus tard, je dépasse mon idole. Quelle aventure».

L'été de ses 25 ans, Kobe Bryant est un homme comblé, jeune papa d’une fille de six mois, Natalia. Il est déjà auréolé de trois titres NBA avec Shaquille O’Neal, et le quatrième se dessine déjà tant l’armada californienne, renforcée à l’intersaison 2003 par les deux futurs membres du Hall of Fame, Gary Payton et Karl Malone, semble intouchable. Payé plus de 13 millions de dollars la saison, l’arrière des Lakers vient de signer un deal de 45 millions sur cinq ans avec Nike, en plus des contrats publicitaires qu’il possédait déjà avec Spalding, Sprite et McDonald’s. Seule ombre au tableau, le joueur doit subir une arthroscopie du genou, qui l’a fait souffrir durant toute la saison écoulée. Rien de bien inquiétant pour autant : si tout se passe bien, Bryant devrait remis pour la reprise du camp d’entraînement, fin septembre.

Le 30 juin 2003, il se présente avec ses gardes du corps au Lodge & Spa at Cordillera, un hôtel luxueux situé à Edwards, dans le Colorado. L’opération doit se dérouler 48 heures plus tard, dans un hôpital de la région. Il n’a parlé de cette intervention au genou à personne : son coach, ses équipiers, les médecins des Lakers n’en savent rien. En attendant de rencontrer son chirurgien, le célèbre spécialiste Richard Steadman, la star s’installe dans la chambre numéro 35. Le déroulé des heures suivantes restera à jamais confus. L’histoire ne reprend que le lendemain, quand l’une des réceptionnistes de l’hôtel se présente au poste de police avec ses parents. L’agent qui accueille la jeune fille de 19 ans lui intime de répéter ses allégations, mais la seconde version est identique à la première, celle qu’il a d’abord refusé de croire : l’adolescente accuse Kobe Bryant de l’avoir violée, la veille au soir.

Michael Jordan

L’hôtel Lodge & Spa at Cordillera, perdu dans les Rocheuses. Là où Kobe Bryant a failli voir sa carrière voler en éclats.

Bryant vient de se faire opérer et ne peut pas encore marcher quand les détectives Dan Loya et Doug Winters le questionnent à son hôtel, tard dans la soirée du 2 juillet. Dans la transcription complète de cet interrogatoire d’une heure et quart, qui fuitera dans les médias locaux un an plus tard, la gêne des interlocuteurs est perceptible. «Ma plus grande peur, c’est ma carrière, mon image», dit d’emblée Bryant. «Nous ne sommes pas là pour détruire votre carrière, ni votre image, mais nous avons une affaire très sérieuse sur les bras, nous souhaitons la résoudre, et tout dépendra de votre coopération», lui répond Loya. «Tout dépendra de vous», renchérit Winters.

Au début de la conversation, Bryant nie tout. Oui, raconte-t-il, il a vu la jeune fille hier soir. Des détails ? Il l’a emmenée près de la piscine, puis dans sa chambre. Elle lui a raconté que des ours s’approchaient parfois de sa baie vitrée, le soir. Il a vu qu’elle avait des tatouages, elle les lui a montrés. Mais ils n’ont rien fait de plus. Les deux détectives changent de ton, évoquent les tests passés par la jeune fille, la veille : il y a eu relation sexuelle, c’est un fait. Si c’est avec lui, il doit avouer, sa femme n’en saura rien. Bryant avoue. Mais c’était «totalement consensuel» : il n’arrive pas à croire qu’on lui parle d’agression, de sang, et peine à livrer les détails les plus intimes des événements de la veille. Toutes les cinq minutes, il demande ce qui va se passer, maintenant. Sa carrière et son mariage sont en danger, il le sait : «Si ça se retrouve dans les médias, je perds ma femme. Je ne veux pas que ça se retrouve dans les médias». Loya et Winters non plus, même s’ils ne peuvent rien promettre. Il demande : devra-t-il passer au détecteur de mensonges ? S’il le faut, il est prêt à le faire. Au fait, tout ça, ça se fera au tribunal ? Et les résultats de ces tests, ils sont fiables ? Il est penaud et nerveux. «Mes mains tremblent».

Michael Jordan Le 4 juillet, un mandat d’arrêt est émis par Joe Hoy, le shérif du comté. Bryant, rentré à Los Angeles entre-temps, prend le premier vol pour le Colorado afin de se présenter spontanément au poste de police. Il est libéré après versement d’une caution de 25.000 dollars, mais son arrestation est rendue publique dans la foulée. C’est l’emballement médiatique. Sports Illustrated affiche en une sa photo d’identité judiciaire pixellisée, barrée du titre : «Accused». Deux semaines plus tard, le Laker est formellement inculpé pour agression sexuelle. Il risque la prison à vie.

Michael Jordan

Kobe Bryant, en larmes aux côtés de sa femme Vanessa, livre sa version des faits aux médias américains.

Tout le monde estimait Bryant avant l’affaire. Les fans l’aimaient car il était ce qui se rapprochait le plus de Michael Jordan sur un parquet et savait se montrer souriant en dehors. Les médias l’appréciaient car il était flashy et disponible. Les sponsors l’adulaient parce que son pouvoir marketing était immense. Il ne donnait que très peu de détails sur sa vie privée, tout juste savait-on qu’il était marié depuis un peu plus de deux ans à Vanessa, qu’il avait rencontrée alors qu’elle était encore au lycée. Il avait l’image d’un héros moderne et modèle. En juin, un spot publicitaire pour la chaîne sportive ESPN le présentait encore avec un paquet de couches à la main.

Le jour de son inculpation, une conférence de presse est organisée au Staples Center, et c’est en tenant la main de sa femme que Bryant admet publiquement qu’il a commis un adultère. En revanche, il nie fermement avoir violé son accusatrice. «Je suis innocent, lance-t-il la gorge nouée, aux côtés de son avocate principale, Pamela Mackey. Ce qui s’est passé ne s’est pas fait contre la volonté de la femme qui m’accuse faussement. Je suis innocent». Les yeux sont gonflés, la scène irréelle, il pleure en déclamant à sa femme qu’elle est «l’air (qu’il) respire», devant plus de cent journalistes. L’affaire rassemble sexe, célébrité, mensonge, argent et même question raciale (plusieurs journaux soulignent que le scandale met en cause un athlète noir dans un comté où plus de 99,5% des habitants ne le sont pas) : la machine médiatico-judiciaire est enclenchée. Elle dépeint déjà celui qui faisait l’unanimité un mois plus tôt comme un personnage froid, imprévisible et calculateur.

Michael Jordan et Kobe Bryant

Kobe est régulièrement appelé à comparaître devant le tribunal d’Eagle, parfois plusieurs fois par mois.

Michael Jordan et Kobe Bryant

«L’affaire Bryant», dont s’emparent les médias sportifs comme les tabloïds, écornera sérieusement l’image du joueur.

Malgré l’ampleur de l’affaire, la NBA n’empêchera pas Kobe Bryant de jouer la saison régulière. Les Lakers soutiendront eux aussi leur employé-vedette en participant au financement du jet privé et des quatre gardes du corps avec lesquels il effectuera tous ses déplacements. Pour lui débute une longue série d’allers-retours entre la Californie et le Colorado, où il doit assister aux audiences. La première comparution a lieu le 6 août. Plusieurs centaines de reporters sont massés près du tribunal d’Eagle, petite ville touristique dans les Rocheuses. L’affaire divise le pays, comme celle d’O.J Simpson vingt ans plus tôt : aux alentours du palais de justice, certains huent le basketteur, d’autres le soutiennent en portant un t-shirt «Kobe est innocent». Ses sponsors le lâchent. Lors d’un déplacement à Houston, un petit groupe de fans se met à chanter à l’attention du joueur : «Elle le méritait !»

Quand il se présente au centre d’entraînement des Lakers, en septembre. Phil Jackson peine à le reconnaître. «Il avait perdu du poids, apparaissait fatigué et affaibli, raconte le coach aux onze bagues de champion NBA. Il avait aussi développé un côté dur que je n’avais jamais vu avant (…). Quand je lui ai demandé comment il se sentait, il ne fut pas bavard ; sa façon de gérer le stress était de se renfermer sur lui-même». Toute la saison durant, Bryant multipliera les déclarations-choc contre ses équipiers, notamment Shaquille O’Neal (voir par ailleurs). Jackson lui-même fera l’objet de propos incendiaires de son poulain capricieux, qui n’hésite plus à défier son autorité devant le reste de l’équipe : «Plus je lui donnais de liberté, plus il devenait belliqueux». Les médias s’épanchent sur les querelles internes qu’il provoque dans l’effectif californien, et se jettent sur chaque micro-rebondissement qui relance l’affaire. Bryant s’isole. Pourtant, chaque soir de match, le basketteur de génie reprend le dessus.

«Il rentrait souvent tard du Colorado, se souvient le rookie des Lakers Luke Walton, interrogé par Bleacher Report. Son remplaçant Kareem Rush était annoncé dans le cinq de départ (environ dix minutes avant le début du match, ndlr), puis Kobe débarquait de l’aéroport, se changeait, jouait sans s’être entraîné, et plantait 42 points, concentré comme si le basket était sa seule préoccupation du moment». Malgré les audiences, particulièrement intenses durant la première moitié de saison, Bryant terminera l’exercice avec 24,0 points, 5,5 rebonds et 5,1 passes de moyenne. Cette saison-là, il réussira 19 matches à plus de 30 points, coulera au buzzer les Rockets, les Nuggets et les Blazers, deux fois, puis réussira l’un des shoots les plus importants de sa carrière lors du Game 2 des Finales NBA, que les Lakers perdront face aux Pistons. Le basket est son «refuge», son «sanctuaire».

Dans le même temps, l’enquête se poursuit pour déterminer ce qui s’est exactement passé dans la chambre n°35 de l’hôtel d’Edwards, au soir du 30 juin, entre 23h13 et minuit. Le juge a interdit à la presse de dévoiler l’identité de l’accusatrice, mais les informations qui filtrent à son sujet font la une des tabloïds. Son passé de pom-pom-girl au lycée, sa rupture avec son dernier petit ami, ses deux tentatives de suicide, son audition ratée pour l’émission American Idol. Cela fait évidemment le jeu de l’équipe d’avocats de Bryant, qui adopte une stratégie particulièrement offensive pour décrédibiliser la jeune fille. En mars 2004, juste avant son premier témoignage au tribunal, ils fustigent avec véhémence sa conduite sexuelle en affirmant qu’elle a eu des rapports avec deux témoins-clés de l’accusation, ainsi qu’avec un autre homme, quelques heures seulement après avoir passé la soirée dans la chambre de Kobe Bryant. Ces éléments, statue le juge, pourront être présentés au procès. L'accusatrice n’arrange pas son cas en rédigeant au début de l’été un courrier aux détectives qui l’ont interrogé, un an plus tôt. Elle admet qu’elle a menti sur certains détails, «par peur qu’ils ne (la) croient pas».

Michael Jordan

Le 1er septembre 2004, après quatorze mois d’investigation et moins d’une semaine avant le début du procès, alors que le jury est en cours de formation, l’accusation abandonne toutes les poursuites contre Kobe Bryant. La jeune fille, affectée par les révélations de son identité et de son historique médical, n’est plus disposée à témoigner. Le basketteur ne sera pas jugé pour viol. La poursuite civile sera réglée à l’amiable six mois plus tard, sans qu’aucune compensation financière ne soit évoquée – mais «l’arrière des Lakers a sûrement consenti à remplir un chèque pour son accusatrice, afin de conclure l’affaire en silence», indique un journaliste du Los Angeles Times.

«Je m’excuse auprès d’elle pour mon comportement, cette nuit-là, et pour ses conséquences lors de l’année écoulée, conclura Kobe Bryant une fois l’affaire classée sans suite. Je reste convaincu que notre rencontre était consensuelle, mais je reconnais désormais qu’elle ne porte pas le même regard que moi sur cet incident». Lui qui deux mois plus tôt avait prolongé son contrat à Los Angeles (plus de 136 millions de dollars sur sept ans) peut désormais se recentrer pleinement sur ses ambitions sportives. Le scandale continuera de planer au-dessus de ses performances avant de s’estomper au fil des années et des nouveaux titres, mais entachera à jamais son parcours d’une zone d’ombre opaque.

Michael Jordan

Malgré plus d’un an d’enquêtes et de rumeurs, Bryant restera en bons termes avec les médias de Los Angeles. Beaucoup de journalistes ont, comme lui, préféré tourner la page.

Dans l’ouvrage The Last Season, où Phil Jackson livre les dessous de cette année mouvementée, il y a un paragraphe étonnant, riche en allusions. L’entraîneur y décrit le moment où Mitch Kupchack, General Manager des Lakers, l’informe pour la première fois de l’affaire. «‘Tu ne vas pas me croire’, me lâche Mitch. Il m’explique que Kobe est accusé de viol (…). Je savais qu’il pouvait être dépassé par de surprenants accès de colère : il l’a prouvé plusieurs fois, à mon égard et à celui de ses équipiers. Etais-je donc surpris ? Oui, mais pas totalement».

Autour de cette affaire jamais résolue subsiste aujourd’hui encore un certain embarras. Les joueurs n’en parlent pas. Les journalistes couvrant les Lakers sont gênés à l’idée de l’évoquer et éludent au plus vite le sujet. Pour tourner la page, Kobe Bryant n’est presque jamais revenu sur ces mois troubles. Mais dans une interview accordée à GQ, fin 2014, il raconte comment il a gardé la tête haute durant cette période, le rôle qu’a joué son éducation catholique, et l’importance de ses discussions avec un prêtre. Il y assure également que la perte de ses contrats publicitaires était «le dernier de (ses) soucis». Que tout ce ramdam médiatique, qui l’a transformé de héros en paria, l’a poussé à se comporter de telle sorte que «les gens m’aiment ou me détestent pour ce que je suis réellement». Il tiendra sa parole.

Phil Jackson est un coach singulier à bien des égards. Fasciné par l’enseignement bouddhiste et la philosophie des maîtres Zen, il lui arrivait de remplacer certains entraînements par des séances de méditation. Ses discours étaient régulièrement ponctués d’extraits de textes sacrés chinois, de fables japonaises, de références à la Bible ou de pensées de Lao-Tseu, le père fondateur du taoïsme. Tout au long de sa carrière, il avait également pris pour habitude d’offrir un livre à chacun de ses joueurs, en lien avec leur personnalité et la place qu’il souhaitait leur donner dans l’équipe. En 2000, avant de remporter trois titres d’affilée avec les Lakers, Jackon offrit ainsi à Kobe Bryant La mandoline du capitaine Corelli, une nouvelle de Louis de Bernières.

L’histoire se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, sur une île grecque occupée par l’armée italienne. «Les habitants de l’île doivent accepter le fait qu’ils ne contrôlent plus leur propre destinée, se rassembler et s’adapter à la nouvelle réalité. A la fin, ils gagnent en perdant, raconte Jackson. J’espérais que Kobe comprenne le message et le parallèle avec ses propres difficultés chez les Lakers. Malheureusement, il n’était pas intéressé». Ne pas contrôler sa destinée, «gagner en perdant», ça n’était pas son genre. Bryant, 22 ans, venait alors d’entrer en conflit ouvert avec l’autre star de Los Angeles, Shaquille O’Neal. Ce désaccord affectera profondément la personnalité et la réputation de Bryant, équipier féroce puis leader inflexible. L’ailier Rick Fox le résumait ainsi : «Il regarde le monde avec les yeux de quelqu’un qui dit : ‘j’en sais plus que toi’, et si vous êtes sur son chemin, il vous pousse jusqu'à ce que vous reculiez. Si vous ne reculez pas, il vous mange».

Shaquille O'Neal et Kobe Bryant

Kobe Bryant et Shaquille O’Neal ont remporté trois titres d’affilée (2000, 2001, 2002) côte à côte aux Lakers

Shaquille O'Neal et Kobe Bryant

Mais la guerre des égos qu’ils se livreront pendant huit ans finira par séparer l’un des duos les plus dominateurs qu’ait jamais connu la ligue.

Quand les deux hommes signent à Los Angeles en juillet 1996, Kobe Bryant est un garçon de 18 ans obsédé par le travail, tandis que Shaquille O’Neal, 24 ans, est déjà une superstar, grande gueule, rigolarde, avec une fâcheuse tendance à pencher vers l’indolence. A son arrivée en Californie, il est décidé à ne «pas faire du babysitting» avec le jeune lycéen, et ne va jamais supporter sa montée en puissance, quand, dès 1998, Bryant est élu parmi les titulaires du All-Star Game alors qu’il n’est encore qu’un sixième homme à L.A ; quand, la même année, il se met à vendre plus de maillots que lui ; quand Phil Jackson, n’ayant d’autre option, renverse progressivement la hiérarchie pour faire de Kobe sa première option en attaque.

L’acrimonie de Shaq aurait pu passer pour un caprice de star. Mais elle va trouver un sens, une justification dans le comportement de son rival insociable. «Kobe devait approcher ses équipiers et apprendre à les connaître, mais au lieu de passer du temps avec eux après les matches, il retournait couramment à sa chambre d’hôtel pour étudier des vidéos» explique son ancien entraîneur. A son mariage, en avril 2001, il n’invite aucun Laker. Son attitude imprévisible et solitaire a mis en danger l’harmonie du groupe sous l’ère Jackson (1998-2004), si talentueux sur le papier, mais qui en réalité a toujours été au bord de l’implosion.

Lakers (2004)

Jamais l’effectif des Lakers n’a été aussi prestigieux qu’en 2004, avec (de gauche à droite) Payton, Malone, Bryant et O’Neal

Lakers (2004)

Mais même avec Phil Jackson aux commandes, les rivalités internes ne cesseront de s’intensifier.

Jackson a eu tant de mal à contenir les velléités individuelles de Bryant qu’il est allé jusqu’à consulter un psychothérapeute. «Son objectif était de devenir le meilleur basketteur de tous les temps, et il était certain de savoir ce qu’il avait à faire pour y parvenir : pourquoi devrait-il écouter quelqu’un d’autre ?, se demande-t-il faussement. Il avait une telle confiance en ses capacités qu’on ne pouvait tout simplement pas pointer ses erreurs et attendre de lui qu’il change de comportement. Il devait tout de suite faire l’expérience de l’échec pour que sa résistance commence à céder. C’était un processus insupportable pour lui et pour ceux qui étaient impliqués».

O’Neal en est la preuve la plus éloquente. Celui qui avait tant besoin d’être à son aise pour briller – «s’il ne s’amusait pas, même dans les moments les plus sérieux, il n’avait pas envie d’être là», dira Rick Fox – passera huit années à dénoncer l’égoïsme de Bryant, ce dernier prenant un plaisir sordide à lui répondre par média interposé. Cette profonde opposition interne va certes connaître plusieurs accalmies, mais aussi d’impressionnants pics de mesquinerie. Il y a des périodes où Kobe repoussait n’importe quel journaliste qui venait d’interviewer Shaq, et d’autres où Shaq refusait de se faire bander les pieds par le même kiné que Kobe. «C’était incroyablement juvénile», regrette Jackson.

Les tensions atteignent leur paroxysme pendant la saison 2003-04, quand Kobe, Shaq et Jackson sont tous les trois en situation de renégocier leurs contrats. Avant même la reprise, le jeune numéro 8 fustige son aîné, revenu à l’entraînement «gros et hors de forme». Accusé de viol deux mois plus tôt, Bryant s’est encore endurci. Il prévient son entraîneur : si O’Neal l’ouvre dans les médias, il lui répondra immédiatement. L’intéressé rétorque : «si Kobe n’aime pas mon avis, il peut s’en aller car moi, je n’irai nulle part». Jackson soutient son pivot et demande à son manager de transférer Bryant. «Quelques jours plus tard, témoigne l’entraîneur, mon agent m’a appelé pour me dire que les Lakers suspendaient les négociations pour mon contrat». Le propriétaire de la franchise, Jerry Buss, avait fait son choix.

A l’été 2004, le contrat de Phil Jackson n’est pas renouvelé. L’homme ira se vider la tête pendant deux mois dans le Pacifique sud, loin du tumulte médiatique de Los Angeles qui l’a assommé. Shaquille O’Neal est lui transféré à Miami, mi-juillet. Le lendemain, Kobe Bryant signe une prolongation de contrat de 136 millions de dollars. Pendant huit ans, la tête de mule n’en a fait qu’à sa guise. Il a certes travaillé plus que n’importe lequel de ses équipiers, a gagné trois titres NBA avec O’Neal, mais s’est mis la quasi-totalité de l’équipe à dos pour finalement provoquer le départ du meilleur pivot des années 2000 et de son plus grand coach. Et le voilà consacré leader de l’équipe la plus bankable de la ligue. Si les dirigeants californiens souhaitaient lui faire comprendre que désormais, tout lui serait permis, ils ne s’y seraient pas pris autrement.

Kobe Bryant

Dans l’introduction du film parodique Scary Movie 4, Shaquille O’Neal, qui joue son propre rôle, se réveille dans une petite pièce sombre. Il a été kidnappé, ses chevilles sont enchaînées. Soudain, une voix terrifiante le sort de sa torpeur. Affolé, il se lève et demande d’une voix tremblotante : «C’est toi, Kobe ?» Il y a, dans cette courte scène burlesque, une part de vérité : après avoir pris le pouvoir à Los Angeles, en 2004, Kobe Bryant a l’image d’un dictateur des parquets, d’un joueur à qui tout est dû et qu’on ne peut contredire sous peine de se retrouver dans de sales draps. Ce n’est pas pour rien que son surnom préféré est le «Black Mamba», sobriquet de l’un des plus grands serpents venimeux au monde.

Une publication renforcera encore cette réputation : le livre The Last Season (2005), écrit par Phil Jackson lui-même et dans lequel il dévoile les coulisses du conflit Kobe-Shaq. On y découvre un Bryant ingérable et jaloux (il a failli en venir aux mains avec son équipier), diva éternellement insatisfaite (il s’est même plaint de la qualité du jet privé financé par les Lakers pour lui permettre d’assister aux audiences durant son procès) et coupable d’envolées lyriques particulièrement agressives vis-à-vis de son coach et envers ses équipiers (du type «tu ferais mieux d’apprendre à ces c*nnards à jouer en attaque»).

Jusqu’en 2007, seul leader d’une équipe faiblarde, sans âme ni expérience malgré le retour de Jackson en 2005 (« Kobe semblait aussi désireux que moi d’enterrer le passé et d’avancer», écrira-t-il), Bryant ne laisse rien passer à ses équipiers. Il prend 27 shoots et marque 35,4 points par match en 2005-06, soit 21 de plus que le deuxième marqueur des Lakers cette saison-là. Un jour, le jeune meneur Smush Parker décide de l’aborder à l’entraînement, conscient qu’une tension délétère règne entre lui et son leader. Il a besoin de gagner sa confiance, d’autant qu’il vient d’être propulsé titulaire. «J’espérais juste avoir une conversation normale avec lui, raconte Parker. Je voulais qu’on parle football. Mais il m’a regardé dans les yeux, et m’a dit : ‘tant que ton palmarès reste ce qu’il est, ne viens pas me parler’. Il était sérieux.»

Kobe Bryant & Smush

Le cas Smush Parker (à droite) est symptomatique du fossé qui s'est souvent creusé entre Kobe Bryant et ses équipiers.

«C’est un requin, confirme Chris Singleton. Il ne laisse ni sa part de travail, ni ses responsabilités aux autres, et cette démarche peut froisser. Ça peut être compliqué de jouer pour lui, par moments». Smush Parker, qui manquait cruellement de dureté mentale, ne s’en relèvera pas. Après son départ de Los Angeles, il ne jouera plus qu’une petite trentaine de matches en NBA, puis débutera une carrière composite, mi-joueur de basket, mi-globe-trotteur (douze clubs en sept ans : en Iran, au Venezuela, en République Dominicaine, en Mongolie). L’ombre de Bryant ne l’a jamais vraiment lâché. «Si je n’ai pas été conservé par les Lakers, c’est juste parce que je ne me suis pas incliné à ses pieds, lâche-t-il. Je ne lui ai pas léché le c*l. Franchement, à la fin, j’ai arrêté de lui passer la balle. J’ai fini par l’éviter».

« Il n’a aucune tolérance pour quoi que ce soit d’inférieur. Aucune. »

«Les role players (joueurs de compléments, ndlr) qui ne jouent pas au niveau espéré par Kobe risquent de voir leur confiance sérieusement ébranlée», prévient Mark Medina, du L.A Daily News. Jeremy Lin, envoyé à Charlotte après une petite saison en Californie, en est l’illustration la plus récente. Déçu par le niveau de jeu du nouvel arrivant et après une série de quinze défaites en vingt matches, Bryant lui avait envoyé un SMS en pleine nuit : «J’espère que cette saison te dégoûte». «Comme Jordan, il n’a aucune tolérance pour quoi que ce soit d’inférieur. Aucune», résume Rick Fox. «Kobe respecte les joueurs qui travaillent dur et qui ne se sentent pas attaqués quand il les critique», relativise Medina. A la lumière de ce constat, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la greffe avec Dwight Howard n’a pas pris en 2012.

Kobe Bryant et Lin

Kobe Bryant s’est souvent pris la tête avec Jeremy Lin…

Kobe Bryant et Dwight

… et s’est rappelé à de bien mauvais souvenirs aux côtés de Dwight Howard.

Même s’il est meilleur en défense et moins impressionnant physiquement que son prédécesseur, «D12» est une réplique assez fidèle de Shaquille O’Neal. Il aime avoir la balle entre les mains et faire le mariole, sur et en dehors des terrains. Aussi dominant qu’égocentrique, le pivot n’a lui non plus jamais réussi à s’associer avec Bryant, lequel ira jusqu’à affirmer qu’il «pensait ne pas apprécier Shaq… avant de rencontrer Dwight». «Il a été totalement réticent aux méthodes de Kobe, témoigne Mark Medina. Il n’a jamais répondu à ses attentes et s’est vite montré rancunier». Bryant, lui, n’a jamais envisagé de se montrer plus malléable pour faciliter l’intégration du nouveau venu. Son message était clair : soit il réussissait selon ses conditions, soit il s’en allait. «J’ai essayé de lui apprendre, j’ai essayé de lui montrer, déclarera le Laker à USA Today. Les gens pensent qu’on gagne des titres quand tout le monde s’éclate, quand tout le monde se soutient, que chacun est l’ami de l’autre. Lui, il s’imaginait cela. Mais quand il a compris la réalité, ça l’a rendu mal à l’aise. Il n’était pas prêt à faire face à cette réalité». Moins d’un an après avoir signé à Los Angeles, Howard filait chez l’ennemi, à Houston.

Il ne faut pas s’y méprendre : tous les joueurs qui ont évolué au contact de Bryant n’ont pas tous été traumatisés par les exigences du «Black Mamba». «Derek Fisher, Metta World Peace, Steve Blake ou Matt Barnes se sont épanouis avec Kobe, énumère Mark Medina. Il est prêt à aider les joueurs, indépendamment de leur niveau, qui ont une propension à encaisser les critiques et à s’en servir pour progresser. Il respecte également les joueurs qui n’ont pas peur de lui répondre : il considère que cela fait partie de la compétition». En signant à Los Angeles en 2008, Pau Gasol va réussir ce qu’aucun autre joueur n’a réussi à faire avant lui en formant un duo complémentaire et soudé avec Bryant. Il faut dire que le géant espagnol a tout pour lui plaire : jamais un mot plus haut que l’autre, des fondamentaux impeccables, une régularité rare et une ouverture d’esprit qui, même à plus de 30 ans, l’a poussé à écouter les conseils du numéro 24 comme le ferait un rookie à son arrivée en NBA.

Se demander si le caractère autocratique de Kobe Bryant a plus souvent favorisé ou desservi les Lakers revient à se poser la question suivante : est-il un bon leader ? «C’est un meneur naturel par ses performances, mais un leader d’équipe, c’est autre chose, répond Chris Singleton. Kobe veut être le général, mais il n’a pas toujours compris qu’il lui fallait des soldats». Phil Jackson livre son point de vue dans Eleven Rings en le comparant, comme souvent, à Jordan : «Michael contrôlait magistralement le climat émotionnel d’une équipe par la puissance de sa présence, écrit-il. Quand il fit sienne l’attaque en triangle, il sut instinctivement comment mettre les joueurs en place pour la faire fonctionner. Kobe avait un long chemin à parcourir avant de pouvoir formuler cette exigence. Il parlait un bon basket mais devait encore ressentir la froide vérité du leadership imprégner tout son être».

A 37 ans, Bryant est toujours aussi sourcilleux et assure n’avoir aucun ami proche en NBA («Je n’ai pas le temps pour cela. Je n’en ai pas envie. Je veux travailler»). Il s’est toutefois adouci, prend plus au sérieux son rôle de mentor et admet plus facilement ses erreurs passées. Lorsqu’il se projette dix ans en arrière, il reconnaît qu’il était «trop borné», «un p*tain de sauvage». Mais l’état d’esprit est le même. En 2012, en réponse aux critiques de Smush Parker, Bryant écrivait sur les réseaux sociaux : «Être leader, c’est être responsable. Pour y parvenir, il faut être prêt à endosser le rôle du sale mec. Car le leadership, ce n’est pas partager la balle ou mettre tes équipiers à l’aise. Il s’agit de les pousser à libérer leur ‘bête intérieure’. Je préfère être perçu comme un gagnant plutôt qu’un bon coéquipier. J’aimerais bien que ces deux qualités aillent de paire, mais ce n’est pas le cas. Je n’ai rien en commun avec les paresseux, ceux qui rejettent la faute sur l’autre. Le succès naît du travail et de la persévérance. Pas d’excuses. Voilà ma manière de faire.»

L’ancien pensionnaire et actuel coach des Los Angeles Lakers, Byron Scott n’oubliera jamais sa dernière rencontre dans la peau d'un joueur NBA. C’était le 12 mai 1997, dans la moiteur du Delta Center de Salt Lake City. Match 5 des demi-finales de conférence. Touché au poignet deux jours plus tôt, Scott est vissé toute la soirée au banc et assiste, impuissant, à l’élimination des pourpre et or. Kobe Bryant est alors son plus jeune équipier. Celui qu’il entraîne aujourd’hui n’est à l’époque qu’un rookie de 18 ans, mais «il voulait déjà prendre tous les shoots». Et sa performance désastreuse, ce soir-là, avait précipité la fin de sa carrière.

A quelques secondes de la sirène, outre l’absence de Scott, Robert Horry, expulsé dans le troisième quart-temps et Shaquille O’Neal, sorti pour six fautes deux minutes plus tôt, sont relégués sur le bord du parquet. Il n’y a plus que Bryant pour prendre le shoot de la gagne à 89 partout. C’est le genre de situation dont il a toujours rêvé. Mais la jeune star, impeccablement collée par Byron Russell sur l’ultime possession, balance un vilain air-ball au buzzer. En prolongation, sur une tentative à trois-points sans défenseur direct dans un rayon de deux bons mètres, son shoot est une nouvelle fois trop court et termine à gauche du panier. Frustré et sous pression, il enverra deux air-balls de plus avant que la sirène ne mette fin à son calvaire. Les Lakers sont éliminés. «Ventilés», titre le L.A Times.

Kobe Bryant & Dwight

Avant d’être un formidable soliste, Kobe Bryant a été un remplaçant critiqué, un joueur qui d’après son premier coach, Del Harris, «n’a appris le basket ni au lycée ni à l’université» : il doit «tout rattraper en NBA». Les médias n’ont pas été tendres, à l’image de Sports Illustrated qui lui reproche dans un long portrait d’être «un produit de la hype». Lors de sa première saison pro, il ne marque que 7,6 points de moyenne (à 41%) et distribue seulement 1,3 passe par match. Son irrégularité et son égoïsme sont déjà pointés du doigt. «Il avait du mal à se contenir et devenait fréquemment agressif, ce qui énervait ses coéquipiers, confirme Phil Jackson, qui l’intégrera au cinq majeur californien en 1998. Plusieurs d’entre eux m‘ont dit qu’ils n’aimaient pas jouer avec Kobe car il ne respectait pas le système. J’avais connu ça avec Michael (Jordan), mais Kobe n’était pas aussi mature et ouvert d’esprit».

Les Lakers ont pourtant continué à y croire, se rattachant sans cesse au premier workout que Bryant avait fait à Los Angeles, au printemps 1996. Pour le mettre à l’épreuve, les dirigeants de la franchise avaient appelé Michael Cooper, le meilleur défenseur de la ligue en 1987. A 40 ans, il était encore en pleine forme, plus grand et beaucoup plus robuste que son jeune adversaire. Mais le un-contre-un entre les deux hommes n’avait pas laissé de place au suspense. Bryant, 17 ans, avait ridiculisé son aîné. «Cooper était comme hypnotisé», se rappelle Raymond Ridder, l’un des responsables médias de l’équipe californienne. Après dix minutes de duel à sens unique, le manager Jerry West s’était levé. Il en avait vu assez.

Depuis ce jour, Kobe Bryant a terminé 431 matches à 30 points ou plus, dont 26 à plus de 50 points. Depuis ses quatre air-balls, il a réussi 36 game-winners (shoots pour la victoire au buzzer). Sa carrière de soliste est la plus remarquable de l’ère post-Jordan. Il mérite d’être cité parmi les meilleurs attaquants de l’histoire, aux côtés de MJ, Kareem Abdul-Jabbar ou Wilt Chamberlain, comme en témoignent ses dix plus belles performances individuelles.

10 28 points à Indianapolis (14 juin 2000)

Michael Jordan Ses premières Finales NBA, contre Indiana, ont failli tourner court. Blessé à la cheville au début du Match 2, Bryant est très incertain pour la suite de la série. Les médias de Los Angeles évoquent une fin de saison. C’était encore mal connaître le phénomène. Après avoir gardé sa tenue de ville au Match 3, remporté par les Pacers, il supplie Phil Jackson de l’aligner trois jours plus tard. Il boite encore, mais insiste : une rencontre pareille ne se regarde pas depuis le banc, quel que soit l’état de sa cheville. Il est déjà convaincu que les Lakers ne peuvent pas se passer de lui. Diminué, Bryant confirme ce soir-là que le bon joueur de un-contre-un qu’il est - mais qui soulève tant de doutes - peut se sublimer dans les grands moments. Après la sixième faute synonyme d’exclusion de Shaq, il marque huit des seize points de Lakers dans la prolongation. Sur un rebond offensif, à l’aveugle, Bryant délivre les siens à six secondes de la sirène. «C’était la première fois que je voyais à quel point il était insensible à la douleur, réagira Jackson. Rien n’aurait pu l’arrêter. Cette nuit-là, il m’a rappelé Michael Jordan».

9 48 points et 16 rebonds à Sacramento (13 mai 2001)

Michael Jordan Le groupe californien est arrivé à maturité en 2001 et se balade en demi-finale de conférence contre Sacramento (3v-0d) quand Bryant doit rentrer en urgence à Los Angeles : sa femme, Vanessa, vient d’être hospitalisée pour de vives douleurs dans le bas du ventre. Il reste à son chevet pendant 48 heures, et réapparait dans la fournaise de l’Arco Arena pile à l’entame du Match 4. Menés quand débute l’ultime quart-temps, les Lakers voient leur jeune pépite (22 ans) se déchaîner : 48 points dont 15 dans les 10 dernières minutes, plus 16 rebonds. «J’étais prêt à tout, s’emportera-t-il devant les caméras, dans un état presque second. Plus rien n’avait d’importance, je me sentais prêt à courir et solliciter mes forces jusqu’à l’épuisement». Rick Adelman, le coach de Sacramento : «Il était possédé».

8 42 points contre San Antonio en 2004

Michael Jordan L’après-midi du 12 mai 2004, à Eagle (Colorado), Kobe Bryant plaide non coupable du viol dont il est accusé. Les chaînes d’information passent en boucle l’image du joueur en costume, face au juge, entouré de ses avocats. Il rentre à Los Angeles en début de soirée, dort une petite heure, puis file au Staples Center où les Lakers affrontent San Antonio pour tenter d’égaliser dans la demi-finale de conférence (1-2). «Ce n’était pas la première fois que Kobe portait l’équipe après être revenu de l’une de ses audiences dans le Colorado, mais c’était la plus exaltante», assurera Jackson. Ce soir-là, il marque 42 points, prend 6 rebonds et distribue 5 passes décisives. Les Lakers, menés de dix points à la pause, s’imposent grâce aux 15 unités de Bryant dans le dernier quart-temps. Pendant 48 minutes, il porte le masque. Son visage est fermé, il semble insensible à l’agitation médiatique qui l’enveloppe. «C’est un joueur fabuleux, peut-être le meilleur de tous les temps», scande O’Neal à la fin du match.

7 40 points contre Orlando (4 juin 2009)

Les Finales 2009 sont pour Kobe Bryant celles de la rédemption. Il s’agit de montrer qu’il peut encore gagner un titre, même sans Shaquille O’Neal, même à plus de 30 ans. Il a retrouvé le goût des longues campagnes de playoffs l’année précédente, et celui de la victoire aux Jeux de Pékin. Il est plus que jamais en mission. Cela l’obsède. «Je suis si obnubilé par cela que j’en deviens maussade, même à la maison. Mes filles m’appellent ‘grincheux’, comme le nain dans Blanche-Neige». Alors, pour retrouver le sourire, il passe 40 points, 8 rebonds et 8 passes au Magic dans le Match 1. Dans le troisième quart-temps, il marque à lui tout seul plus de points (18) que l’équipe d’Orlando toute entière (15). «Son regard est ce qui m’a le plus touché, racontera Phil Jackson après la célébration du titre. C’était notre moment de triomphe, un moment de réconciliation totale. La vision de la fierté et de la joie dans les yeux de Kobe rendit acceptable toute la souffrance que nous avions endurée ensemble».

6 55 points contre Washington (28 mars 2003)

Michael Jordan La dernière confrontation entre Michael Jordan et Kobe Bryant. Au Staples Center, His Airness, 40 ans, réussit une première mi-temps remarquable (17 points) mais non remarquée : dans le même temps, Kobe, pourtant blessé au genou, affiche 42 points au compteur, dont 23 en moins de six minutes. A la pause, il a déjà rentré huit tirs primés. Décidé à marquer de son empreinte l’ultime match de MJ à Los Angeles, il terminera la rencontre à 55 points (record de la saison) en seulement 29 shoots. O’Neal n’a «jamais vu ça, même sur Playstation». Dans les tribunes, un fan des Lakers brandit une pancarte sur laquelle est écrit «Goodbye Michael, Hello Kobe». La passation de pouvoir est totale. Jordan mettra un point final à sa carrière deux semaines plus tard, à Philadelphie, la ville natale de Bryant.

5 65 points contre Portland (16 mars 2007)

Michael Jordan Le 16 mars 1972, Kareem Abdul-Jabbar, alors pensionnaire des Milwaukee Bucks marquait 50 points face aux Lakers. Trente-cinq ans jour pour jour après cette performance, Kobe Bryant lui rendait hommage en marquant 15 unités de plus au Staples Center (23/39 aux shoots, 8/12 longue distance). «Que voulez-vous que je fasse ?, se désolera le coach des Blazerts Nate McMillan. A partir du moment où il met un shoot des dix mètres, en reculant, avec deux défenseurs sur le dos et une main sur le visage, il n’y a rien à faire». L’intéressé, qui a mis 31 points rien que dans le dernier quart-temps et la prolongation, préfèrera relativiser : «Ma fille m’attend dehors, et je suis sûr qu’elle se fout royalement de ce qui vient d’arriver. Elle veut juste que je la ramène à temps à la maison pour qu’elle puisse regarder les Bisounours».

4 61 points à New York (3 février 2009)

Le Madison Square Garden, l’une des arènes les plus célèbres au monde, a vu Rocky Marciano mettre K.O son idole Joe Louis en 1951. Elle a été l’écrin du combat du siècle entre Mohamed Ali et Joe Frazier en 1971, du dunk de John Starks sur la défense des Bulls en 1993, du dernier match de Wayne Gretzky en 1994. Au soir du 3 février 2009, un nouveau morceau d’histoire du sport s’ajoute à la liste : les 61 points de Kobe Bryant. Sous les yeux désabusés de Spike Lee, le réalisateur fan des Knicks qui tourne justement un documentaire sur le «Black Mamba», le Laker surpasse les 55 points de Michael Jordan et les 60 points de Bernard King, les deux plus grandes performances individuelles jusqu’alors réalisées dans l’enceinte new-yorkaise. Les sifflets des supporters, tout au long du match, se transforment en applaudissements, puis en ovation. «C’est une bénédiction», lâche Bryant, manifestement ému pendant que le public le plus rigoureux de la ligue chante pour lui : «M-V-P !»

3 62 points contre Dallas (20 décembre 2005)

Michael Jordan Ce soir d’hiver 2005, en s’installant sur le banc à la fin du troisième quart-temps, Kobe Bryant savait qu’il avait beaucoup marqué. Combien exactement, il l’ignorait. Jusqu’à ce que Phil Jackson, au lieu d’annoncer les consignes pour la fin du match, n’écrive simplement sur son ardoise en souriant : «Kobe 62, Dallas 61». A lui tout seul, le Laker avait marqué plus de points que toute l’équipe adverse. Plus aussi que n’importe quel autre joueur lors des onze dernières années en NBA. En 32 minutes. Et sans jouer de tout le dernier quart-temps. Il aurait pu refaire son apparition (le Staples Center l’a supplié : «We want Kobe !») et titiller les 71 points d’Elgin Baylor (1960), voire les 73 de David Thompson (1978). Mais il est resté impassible. «Le but n’était pas d’en mettre 70, dira-t-il. C’était de gagner. Et celui-là, il était dans la poche, au frigo». Pendant les douze dernières minutes, il a donc pu savourer. Et se préparer pour le record, qui surviendra un mois plus tard...

24 matches d’affilée à plus de 50 points (mars 2007)

Michael Jordan La semaine du 16 au 23 mars 2007 constitue l’apogée individuelle et statistique de Kobe Bryant. En huit jours, le Laker marque le total étourdissant de 225 points : 65 contre Portland, puis 50 face aux Wolves, 60 à Memphis et enfin 50 à la Nouvelle Orléans. Quatre matches d’affilée à 50 points ou plus (seul Wilt Chamberlain a fait mieux), quatre victoires, et une sensation de supériorité écrasante. Comme le résume John DeShazier, journaliste pour le quotidien local Times-Picayune, au lendemain de son quatrième chef d’œuvre face aux Hornets : «Il n’y a pas besoin d’apprécier Kobe pour admirer ce qu’il fait. Il n’y a pas besoin de reconnaître qu’il fait partie des plus grands joueurs de l’histoire pour comprendre qu’on assiste à un spectacle unique. Il n’y a pas besoin de connaître le basket pour affirmer que Bryant, même en NBA, est un professeur qui donne la leçon à des tout-petits». Sa série prendra fin le 25 mars, avec 43 points contre Golden State. «Un jour sans», glissera-t-il en souriant. Cinq jours plus tard, il en repassait 53 face à Houston.

1 81 points contre Toronto (21 janvier 2006)

Ce matin-là, Bryant a mal aux jambes et au crâne. L’équipe sort de deux défaites de rang malgré les perfs de sa vedette (44 points de moyenne). Un duel de mal classés se présente contre Toronto, où Kobe va une nouvelle fois devoir se défoncer seul pour limiter les dégâts. Mais il est plus motivé que d’ordinaire : pour la première fois de sa carrière, sa grand-mère est dans les tribunes du Staples Center. Il veut marquer le coup. A la mi-temps, il est sur des bases plutôt habituelles (26 points). Avant d’exploser. «C’est comme si le ballon allait tout seul dans le cercle, expliquera-t-il. C’était fou. Tout semblait se dérouler au ralenti». Touché par la grâce, il termine la rencontre avec la plus grande performance individuelle du basket moderne : 81 points, dont 55 en seconde période.

Pendant la dernière demi-heure de jeu, le public du Staples Center est debout, il l’acclame mais Kobe n’entend rien. «Dans ces cas-là, il n’y a qu’un fond sonore inaudible, décrit-il. C’est un état de grâce qui peut s’envoler d’un moment à l’autre. Mais moi, je ne redescendais plus». Cet habitué du trash-talking ne prononcera pas le moindre mot, tout le match durant. «S’il nous avait nargué, ça ne se serait pas passé comme ça», promet le Raptor Jalen Rose. Mais ce dernier défend sur un mur. Bryant ne dit rien, il est ailleurs. Comme la franchise canadienne persiste à ne faire aucune prise à deux, il se contente d’écrire l’histoire, panier après panier. Phil Jackson, voyant que l’écart se creuse, envisage de le sortir pour le mettre au repos. Son assistant Frank Hamblen lui rétorque : «Si tu fais ça, tu provoques une émeute». Il ne le rappellera sur le banc qu’à 40 secondes du buzzer, pour lui offrir l’ovation qu’il mérite. «Depuis ses débuts, la question de savoir s’il deviendrait le prochain Michael Jordan avait fait l’objet de spéculations sans fin. Maintenant, ceci ne semblait plus être une question futile, tranche Jackson après cette rencontre. (Comme MJ), il a rendu possible l’impossible».

Aujourd’hui, Kobe Bryant, cinquième joueur de l’histoire à attaquer une vingtième saison NBA, se donne «70 ans, en années basket». Il est éprouvé par le poids des 55 415 minutes passées sur un parquet depuis le début de sa carrière pro, mais reste convaincu de pouvoir porter une nouvelle fois l’effectif limité des Lakers jusqu’en playoffs. L’adversité le porte toujours autant. Même à 37 ans, il ne consent pas seulement à encaisser les difficultés qui émaillent son parcours : d’une certaine manière, il les apprécie car son amour du jeu est fondé sur sa capacité à les dépasser. C’est comme lorsqu’il s’était déchiré le tendon d’Achille en avril 2013 : au lieu d’aller se faire immédiatement soigner, il avait d’abord tenté de tirer sur le ligament afin de pouvoir au moins shooter ses deux lancers-francs en boitillant.

Aucun problème ne semble insurmontable à ses yeux, mais il ne jouera pas éternellement : comme l’a exposé Charles Barkley, «les vieux ne progressent pas : ils meurent». Bryant tirera bientôt sa révérence, certes, mais quand il l’aura décidé, et seulement à sa manière. Le Laker a prévenu qu’il ne veut surtout pas d’une tournée d’adieu, où tous acclameraient l’icône déclinante qui leur répondrait d’un sourire ému et gêné. Pour ses détracteurs, il n’a qu’un conseil : «Si tu m’as hué pendant 19 saisons, hue-moi pendant la 20e». Quoi que tu fasses, aurait-il pu ajouter, tu me regretteras.

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