= Le physique de l'emploi =

L’Angleterre a accueilli la 8e Coupe du monde de l’histoire. Presque trente ans après la première, vingt ans après le passage au professionnalisme, le rugby a énormément évolué. Plus structuré, plus encadré, plus regardé, plus surveillé, il a vu ses acteurs devenir des athlètes aux mensurations de plus en plus impressionnantes. Les chocs sont plus forts, les temps de jeu plus importants et le corps du rugbyman s’est adapté aux contraintes. Plongée dans cette évolution qui a fini par révolutionner le jeu et les joueurs.

"J’ai commencé au Stade Toulousain à 18 ans. Je pesais 69kg. J’ai fini à 33 ans, à 85kg." Jérôme Cazalbou a vécu la période charnière du rugby, dans le club au plus beau palmarès de France (19 titres de champion de France, 4 Coupes d’Europe). De 1986 à 2002, il est passé d’un travailleur jouant au rugby à haut niveau à celui de quasi-professionnel du rugby. De trois entraînements par semaine à deux entraînements par jour. Du « rugby cassoulet » au « rugby diététique». Mais il n’a pas été confronté au rythme effréné de la préparation physique que connaissent aujourd’hui les joueurs de rugby. « Depuis le début du professionnalisme en 1995, ça a été exponentiel. Cela a pris une dizaine d’années. Après la Coupe du monde 2003, c’est devenu vraiment pro », assène Christophe Mombet, ancien adjoint de Pierre Berbizier en équipe de France de 1991 à 1995 et ex-entraîneur de Clermont de 1998 à 2003. Il est désormais directeur du rugby et de la formation du Racing-Métro.

Dans le rugby, le curseur a été mis sur le plus : plus grands, plus lourds, plus musclés, plus endurants… Les rugbymen ont connu une révolution de leur pratique. Plus d’entraînements, de musculation, l’apport de préparateurs physiques, l’aide de nutrionnistes, tout cela a conduit à un constat simple : le rugby moderne est devenu plus physique. Une étude de l’IRMES (Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport) le traduit en chiffres. Et la balance est clairement à la hausse. Lors de la première Coupe du monde, en 1987, les avants pesaient en moyenne 102,4 kg. Vingt ans après, ils en pesaient 111. Idem pour les arrières, qui sont partis de 83kg pour atteindre 89.9kg dans la même période (91.5kg pour la Coupe du monde 2011).

Pour beaucoup, le muscle a remplacé la graisse. En équipe de France, on est donc passé d’un trois-quarts centre physique comme Philippe Sella Philippe Sella
14/02/1962
1.81m, 84kg
International à 111 reprises

Trois-quarts centre d'Agen de 1980 à 1996
et des Saracens de 1996 à 1998

Champion de France en 1982 et 1988
Finaliste de la Coupe du monde
et vainqueur du Grand Chelem 1987
Vainqueur du Tournoi des V Nations à 6 reprises

Aujourd’hui directeur rugby et développement au SU Agen
(1987), qui pesait 84kg, à un Mathieu Bastareaud Mathieu Bastareaud
17/09/1988
1.83m, 120kg
International français

Trois-quarts centre du Stade Français de 2007 à 2011
et du RC Toulon depuis 2011

Champion de France en 2014
Vainqueur de la Coupe d'Europe en 2013, 2014, 2015
aujourd’hui, qui avoisine les 120kg. « Entre chaque Coupe du monde, les avants prenaient environ 1.3kg. En ajoutant l’édition 2011, on passe à 1.7kg », souligne Adrien Sedeaud, chercheur à l’INSEP et l’un des auteurs de cette étude. Dans la même période, en vingt ans, la population française a pris 3kg et 2cm tous les dix ans, selon une étude de l’INSEE, contre 5.7kg et 2.7cm pour les rugbymen.

Philippe Sella et Mathieu Bastareaud

Vingt années séparent Philippe Sella (à gauche) et Mathieu Bastareaud. L’Agenais était, à l’époque, présenté comme l’un des premiers trois-quarts centre physiques. Ses 84kg sont bien légers face à son « successeur » en équipe de France, le Toulonnais avoisinant les 120kg.

« Le rugbyman de haut niveau est devenu un véritable athlète », assure dans Télérama Guy Novès Guy Novès
05/02/1954
International français à 7 reprises

Ailier au Stade Toulousain de 1975 à 1988
Entraîneur du Stade Toulousain de 1988 à 1990
puis de 1993 à 2015

Champion de France en 1985 et 1986 comme joueur,
en 1989, 1994, 1995, 1996, 1997, 1999, 2001, 2008, 2011, 2012 comme entraîneur
Vainqueur de la Coupe d'Europe en 1996, 2003, 2005, 2010

Aujourd’hui manageur de l'équipe de France après la Coupe du monde 2015
, l’ancien manageur de Toulouse et sélectionneur de l’équipe de France après la Coupe du monde 2015. « Tous les joueurs professionnels ont une masse musculaire supérieure de dix kilos à leur masse naturelle. Ils font de la musculation sur un rythme quasi quotidien et nourrissent leurs muscles de compléments alimentaires. Ce qu’on leur demande est énorme : courir plus longtemps, avec plus de masse musculaire. »

Evolution du poids des joueurs participants aux coupes du Monde de rugby

Et cette course au poids a une incidence directe sur les résultats, surtout chez les avants, souligne les chercheurs de l’IRMES : « Les équipes qui remportent les Coupes du monde, celles qui sortent des poules pour aller en quarts, en demies ou en finale, présentent graduellement des avants qui sont significativement plus lourds. Ce marqueur n’est pas aussi clair chez les arrières. Reste qu’à tous les postes, les poids ont augmenté, ce qui fait que l’écart entre arrières et avants, en terme de poids, reste stable, aux alentours des 20kg dans les championnats locaux. » Pour Christophe Mombet, « aujourd’hui, si on ne fait pas 1.90m en 3e ligne, c’est hyper dur. A tous les postes c’est pareil. Nos trois-quarts, Roberts Jamie Roberts
08/11/1986
1.93m, 110kg
International gallois

Trois-quarts centre de Cardiff de 2005 à 2013,
du Racing-Métro de 2013 à 2015, des Harlequins

Vainqueur du Challenge européen 2010
Vainqueur du Grand Chelem en 2008
, Dumoulin Alexandre Dumoulin
24/08/1989
1.90m, 104kg
International français

Trois-quarts centre de Bourgoin de 2008 à 2011,
du Racing-Métro
, Thomas Teddy Thomas
18/09/1993
1.85m, 90kg
International français

Ailier de Biarritz de 2012 à 2014, du Racing-Métro
, c’est du lourd. Le contre-exemple c’est Brice Dulin Brice Dulin
13/04/1990
1.78m, 82kg
International français

Arrière d'Agen de 2009 à 2012,
de Castres de 2012 à 2014, du Racing-Métro

Champion de France en 2013
. Mais avant, tout le monde était comme lui hormis un ou deux. Désormais, ils sont tous costauds, et il n’y a qu’un Dulin, ou un Marc Andreu Marc Andreu
27/12/1985
1.70m, 77kg
International français

Ailier de Toulon de 2005 à 2009,
Castres de 2009 à 2013, Racing-Métro

Champion de France en 2013
Vainqueur du Tournoi des VI Nations en 2010
dans une équipe.
»

De l’amateurisme
au professionnalisme

Jérôme Cazalbou est bien placé pour parler de ce passé récent. Le demi de mêlée de Toulouse, avec son mètre soixante-quinze, a fait partie de cette génération d’explorateurs en matière physique. « Le début de la préparation physique date de 1989. Cela restait très naturel, avec beaucoup de courses, de gainages… En 93-94, on a fait de la musculation dans des centres de fitness. Les encadrants étaient issus du culturisme. En 2-3 mois, on a pris beaucoup de volume, de masse, mais ce n’était pas en adéquation avec le rugby en général, et mon poste en particulier. J’ai pris 6kg. Ce poids relativement important était mal supporté. Rapidement, le club a donc intégré un préparateur physique, et créé une salle de musculation. J’ai perdu du poids avant d’en reprendre. A compter de 1996, la musculation est devenue partie intégrante de notre préparation. »

Jérôme Cazalbou

Jérôme Cazalbou, demi de mêlée international du Stade Toulousain, club avec lequel il a remporté 7 titres de champion de France et une Coupe d’Europe entre 1986 et 2001.

C’est allé au-delà. « Avant, la préparation physique était dissociée du terrain », rappelle Alexandre Marco, responsable de la préparation physique au Stade Français. « Il y avait l’entraînement rugby, et l’entraînement physique. Les entraînements rugby sont devenus de plus en plus intenses, plus nombreux car il y a toujours plus de détails à voir. Plein de skills (ateliers spécifiques pour travailler la technique individuelle, Ndlr) se sont développés pour chacun. Il a fallu intégrer la condition physique à l’entraînement. On peut encore ajuster le niveau physique d’un joueur par une régulation courte en fin d’entraînement, mais on ne peut plus faire de physique en plus de l’entraînement. »

Aujourd’hui, le rugbyman passe sa journée au club. Au Stade Français, champion de France 2015, Alexandre Marco dévoile une petite partie du quotidien de ses joueurs : « Il y a trois modules d’entraînement par jour. Et au minimum un passage quotidien en salle de musculation. Mais ce n’est pas forcément synonyme de musculation lourde. La salle, c’est aussi tous les réglages individuels pour chacun. » Car l’énorme évolution du rugby moderne, c’est l’individualisation. « Le rugby, ce sont des duels permanents durant 80 minutes », rappelle Alexandre Marco. « Il faut faire en sorte que le joueur soit compétitif sur la durée d’un match, mais aussi dans ses duels. La dimension qui s’est développée ces dernières années, c’est la dimension athlétique de chaque joueur, au-delà de la condition physique. On se focalise de plus en plus sur la préparation individuelle, avec une approche collective. » Profil du joueur, âge, historique de blessures, qualités et défauts physiques, tout est pris en compte : « On va essayer pour tous de rejoindre un même état de forme physique, à travers des exercices et une approche qui correspond à chacun d’eux », poursuit le préparateur physique. « Certains vont avoir besoin de plus de gainage, d’autres doivent améliorer leur force du dos... Tous ces détails permettent de rendre le potentiel du joueur plus élevé ou de le maintenir à très haut niveau. »

Alexandre Marco
Alexandre Marco, préparateur physique du Stade Français avec lequel il est devenu champion de France en 2015.

Et tout cela prend du temps. Beaucoup de temps. Au Stade Français, alors qu’il était seul pour assurer la préparation physique lors de son premier passage au club entre 2002 et 2007, Alex Marco est désormais entouré par cinq autres préparateurs physiques à temps plein. «Aujourd’hui, le travail ne pourrait pas être fait autrement, sauf à revoir le niveau d’exigence à la baisse », estime-t-il. Et les hommes sont désormais aidés par les machines : « Il faut s’entraîner, mais aussi évaluer, développer, créer une dynamique… L’évaluation se fait par des chiffres, et donc par de la technologie. »

Car la contrainte est particulière chez les rugbymen : les joueurs ont besoin de poids, mais aussi de vitesse. Ces deux notions s’opposent souvent sur le plan physique. Il est en effet difficile d’être rapide et lourd en même temps. C’est ce qui est demandé au joueur de rugby. «Le sprint momentum est important en rugby », explique Adrien Sedeaud, le chercheur de l’IRMES. « Cela correspond à la masse du joueur multiplié par la vitesse. C’est une approche simple de quantification de l’impact que le joueur peut générer. Prendre de la masse en gardant la vitesse ou en en prenant, cela va améliorer le sprint momentum. » Il y a donc un équilibre à trouver dans l’évolution physique, des limites à ne pas franchir sous peine de régresser sur le terrain. « Incontestablement, avec cette prise de poids, notre capacité à impacter était plus importante », se souvient Cazalbou. « On allait plus vite, et on avait plus confiance en nos moyens. Et le profil des joueurs a évolué avec des personnes plus rapides. »

Les préparateurs physiques sont apparus, la diététique aussi. « Au Stade Toulousain, dès mon arrivée, on bénéficiait d’une salle de restauration », raconte Jérôme Cazalbou. « On mangeait donc ensemble, mais on ne pouvait pas parler de diététique. Jusqu’en 1992-1993, les jours de match, c’était carottes rapées, viande blanche, pâtes, fruits ou laitages. C’est à partir de 1993 qu’un cuisinier a été chargé de faire des menus équilibrés appropriés. Et on avait le médecin, en début de saison, qui nous en parlait. J’ai connu les premières barres énergétiques, les produits de récupération. » Désormais, tout cela est entré dans les mœurs, dans le quotidien du rugbyman.

Michael Hooper plaqué très haut par Colin Slade

Michael Hooper est plaqué très haut par Colin Slade et la défense néo-zélandaise, lors du Four Nations 2014.

Aujourd’hui, on parle de « supplémentation ». « C’est une grosse partie de notre quotidien », glisse Alexandre Marco. « L’engagement demandé au rugbyman n’est pas couvert par ses ressources alimentaires quotidiennes. S’il n’y a pas de supplémentation calculée, le joueur va travailler avec des déficits et donc être toujours en danger physique, même relatif. Ce danger, c’est s’exposer à des blessures. » Cet apport n’évite pas une rigueur alimentaire quotidienne. « Elle n’est là que pour accompagner une bonne alimentation. Elle ne prend pas sa place. » Tout cela avec un objectif: éviter les blessures, maintenir ou faire progresser le niveau de forme, tout en évitant la prise de produits qui pourraient contenir des substances interdites. « On ne peut pas attendre 3-4 jours que le joueur soit à nouveau disponible. On doit le rendre disponible », souligne le préparateur physique du Stade. « Les temps sont de plus en plus serrés. La récupération a donc pris énormément de place. Ces séances font partie intégrante de l’entraînement. » Bains de glace, massage, étirements, décrassages, chaque match et chaque entraînement ne se termine pas une fois les crampons rangés.

Nicolas Mas et Dimitri Szarzewski

A l’image de Thierry Dusautoir, Nicolas Mas et Rory Kockott, ici en pleine préparation physique pour la Coupe du monde, la musculation fait partie intégrante de la panoplie du rugbyman moderne.

En revanche, les troisièmes mi-temps, qui ont fait la légende de ce sport par leurs excès, se sont réduites comme peau de chagrin. «C’était un moment important, qui permettait de refaire le match, de resserrer le groupe quand ça n’allait pas », se remémore Cazalbou, qui n’était pas le plus entreprenant dans l’exercice. « Le paradoxe, c’est qu’il y avait une montée en puissance au fur et à mesure de l’avancée en phases finales. Mais comme tout le monde faisait pareil… » Le résultat restait logique, le plus fort demeurait au-dessus comme en témoigne cette anecdote du demi de mêlée : « C’est le seul dîner vraiment hors cadre que j’ai connu. C’était à Aurillac, et le restaurateur était tellement content de nous recevoir, que cela s’est fini, après 7-8 plats, par une omelette norvégienne flambée. Le lendemain, on a gagné. »

Avec la professionnalisation, une certaine uniformisation des joueurs est arrivée. « Le sport professionnel homogénéise les joueurs », constate Christophe Mombet. « Le rugby était le sport le plus démocratique du temps de l’amateurisme. Grand, petit, gros, maigre, rapide, tout le monde pouvait jouer. Cela faisait sa richesse. » C’est moins vrai. Quoique…

Un recrutement
différent

Les critères de recrutement se sont affinés, la concurrence s’est renforcée entre clubs, et aussi entre jeunes postulants. Et le gain de poids s’est généralisé dans toutes les catégories d’âge : « Sur les championnats type Top 14 depuis 1988 jusqu’en 2008, les seniors ont pris en moyenne 12kg », précise Adrien Sedeaud. « Chez les moins de 21 ans, cela atteint environ 10kg, indépendamment des postes. Sur les moins de 15 ans, le chiffre est de 5-6kg. En terme de tailles, on constate aussi de réelles augmentations. C’est le fruit d’une sélection dirigée. On cherche des plus grands pour les avants et aussi pour les arrières. C’est un choix délibéré. »

Christophe Mombet n’en disconvient pas, mais il pondère néanmoins la priorité au simple potentiel physique lors de la détection des jeunes joueurs : « La dimension physique, c’est le premier critère qu’on voit », avoue l’ancien entraîneur de Clermont. « On donnera toujours plus de chance à un mec qui fait 2m et 120kg. Même s’il n’est pas bon, on peut en faire quelque chose. On ne peut pas le nier. La morphologie est importante, mais la qualité physique, notamment l’explosivité, est recherchée, avec la vitesse et l’endurance. La force se développe ; l’explosivité est relativement innée. On peut toujours se laisser impressionner par le physique. Mais cela peut très vite se dégonfler, car ce sport demande des vertus de courage, d’engagement. On a vu des potentiels physiques s’effondrer parce que les joueurs ne voulaient pas aller au bout d’eux-mêmes. Dans les valeurs de détection, les capacités mentales sont de plus en plus recherchées, notamment ce qu’on appelle l’entraînabilité, c’est-à-dire la capacité qu’on a à faire plus. Non seulement faire le programme de travail qu’on nous donne, mais aussi être capable d’en rajouter, comme le réalisait Jonny Wilkinson Jonny Wilkinson
25/05/1979
1.78m, 89kg
International anglais à 97 reprises

Demi d'ouverture de Newcastle de 1997 à 2009,
de Toulon de 2009 à 2014

Champion du monde en 2003
Vice-champion du monde en 2007
Champion d'Angleterre en 1998
Vainqueur de la Coupe d'Angleterre en 2001 et 2004
Champion de France en 2014
Vainqueur de la Coupe d'Europe en 2013 et 2014
.
»

Christophe Mombet

Christophe Mombet s’occupe de la formation au Racing-Métro, élu en 2014 et 2015 meilleur centre de formation de France.

Et il assène quelques vérités : « Il n’y a pas de grand joueur sans intelligence tactique. Le physique, c’est facile, c’est confortable », constate-t-il. « C’est plus confortable d’aller dans une salle de musculation, soulever des poids, mais quand il faut passer 1h à faire des passes, des coups de pied, il y a moins de monde. La technique, c’est les gammes des musiciens. Elle est souvent délaissée. Dans les centres de formation du foot, ils la travaillent beaucoup. On n’a pas encore ce niveau-là au rugby. »

George North

George North, le surpuissant ailier gallois (1.93m, 109kg), percute la défense française de Wesley Fofana et Romain Taofifenua, lors du Tournoi des VI Nations 2015.

Pour avoir des joueurs intelligents et bien formés, le Racing s’emploie. Entre 2011 et aujourd’hui, le taux de joueurs formés au club et signant un contrat pro est passé de 30 à 51%. « Cela ne fait que un sur deux », rappelle Mombet. « On est un sport à maturité tardive et à détection précoce. C’est difficile de dire si un joueur sera pro. » L’exigence est partout. Dans le club francilien, on passe d’une école de rugby de 400 à 500 jeunes (entre 9 et 15 ans), à une Académie d’une quarantaine (13-17 ans), à un Centre de formation de 21 joueurs. Et pour tous, le cursus scolaire est presque aussi important que le parcours sur le terrain. « Cela fait partie des valeurs du rugby », rappelle avec conviction Mombet. « On ne veut pas faire que des joueurs de rugby. Une carrière peut être contrariée par des blessures, et surtout elle s’arrête tôt. Et un joueur intelligent le sera aussi sur le terrain. »

La préparation du XV de France à la Coupe du monde 2015

Les rugbymen se sont renforcés physiquement, mais ne sont pas devenus de simples « pousseurs de fonte ». Ancien membre de la Direction technique nationale (DTN) en charge du haut niveau, Christophe Mombet insiste sur la progressivité de la montée en charge : « Les joueurs de 15-16 ans, au lycée, travaillent sur les postures de musculation. On veut donner les fondations de la musculation, pas les mettre sous des barres. Au début, ils font ça avec des manches à balai. Ils acquièrent la technique qui leur permettra, demain, de soulever des charges importantes. C’est de l’initiation. A partir de 16-17 ans, ils soulèvent des charges. C’est progressif et raisonné. » Adrien Sedeaud affine l’analyse : « En moins de 15 ans, ces premières étapes sont essentielles. Les adaptations à ces séances cibleront principalement les adaptations nerveuses, générant des améliorations de la force sans forcément des prises de masse. Puis, la croissance et le climat hormonal sous-jacent feront que l’organisme, d’un point de vue physiologique et métabolique, sera suffisamment développé pour que le système s’adapte aux sollicitations croissantes.»

Aux premières loges pour assister à l’avènement de Frédéric Michalak Frédéric Michalak
16/10/1982
1.82m, 80kg
International français

Demi de mêlée ou demi d'ouverture du Stade Toulousain de 2000 à 2007, puis de 2008 à 2011, des Natal Sharks de 2007 à 2009, puis de 2010 à 2012, du RC Toulonnais

Champion de France en 2001, 2011, 2014
Vainqueur de la Coupe d'Europe en 2003,
2005, 2010, 2013, 2014, 2015
Vainqueur de la Currie Cup en 2008
Vainqueur de trois Grands Chelems (2002, 2004, 2010)
et d'un Tournoi (2006)
et Clément Poitrenaud Clément Poitrenaud
20/05/1982
1.88m, 86kg
International français

Arrière ou trois-quarts centre du Stade Toulousain

Champion de France en 2001, 2008, 2011, 2012
Vainqueur de la Coupe d'Europe en 2003, 2005, 2010
Vainqueur de deux Grands Chelems (2004 et 2010)
et d'un Tournoi (2007)
, champions de France à 19 ans avec Toulouse, Jérôme Cazalbou a pu constater la différence : « Ils avaient déjà fait un peu de musculation. Ils sont passés à un rythme beaucoup plus soutenu avec nous, et ont évolué beaucoup plus rapidement. Moi, ce rythme, je l’ai découvert à 27 ans. »

Des conséquences
positives et négatives

A l’arrivée, les conséquences sont multiples. Le temps de jeu a explosé. « L’autre jour, on regardait un match qui restait dans nos mémoires comme une référence. Mais en le comparant avec le jeu d’aujourd’hui, on s’est dit qu’on se faisait vraiment mal à regarder ces images, vu le peu d’actions, le faible rythme. On pensait aller vite, enchaîner les temps de jeu… On a coupé la télévision à la mi-temps », sourit Jérôme Cazalbou. « Le jeu est plus dynamique, il y a des enchaînements », poursuit Christophe Mombet. « On aurait tous voulu s’entraîner comme aujourd’hui quand on était joueur. C’est super de vivre ça. »

Duel aérien Anthony Watson et Simon Zebo

Duel aérien spectaculaire : l’Anglais Anthony Watson prend le meilleur en l’air sur l’Irlandais Simon Zebo lors d’un match préparatoire à la Coupe du monde 2015.

Il y a aussi d’autres faits. En 30 ans, le nombre de plaquages et de rucks par match a été multiplié par quatre, les contacts se font plus rugueux, les blessures plus récurrentes. De 4-5 joueurs indisponibles par week-end et par club, on est passé à dix. « Le rugby de haut niveau nécessite d’être prêt physiquement. Mais même prêts, les joueurs ont des articulations qui ne sont pas préparées. Et il y a les commotions. Il y a 20 ans, on n’en entendait pas parler. Maintenant, tous les week-ends, il y a des protocoles commotion. Les impacts sont très forts », souligne Christophe Mombet qui assure : « Si cela devient trop accidentogène, il faudra de nouvelles règles. »

Les plaquages cathédrales ou les interventions sur un joueur en l’air sont désormais lourdement sanctionnés. Cela suffit-il ? « Le joueur est physiquement beaucoup mieux préparé, il est équipé de bien meilleures protections, et pourtant ses articulations et ses tendons craquent de plus en plus », souligne Guy Novès dans Télérama. «Pourquoi ? Parce que si le muscle grossit, le tendon, lui, reste identique. Si vous mettez un moteur de Ferrari dans une caisse de 2CV, elle sortira dans les virages. Il faut respecter l’équilibre entre la puissance musculaire et la capacité articulaire. » Peut-on ajouter des protections (en plus de celles aux épaules et des casques) pour éviter les blessures ? « On a constaté qu’à chaque fois qu’on intègre plus d’équipements de protection, les chocs sont de plus en plus forts », avertit Adrien Sedeaud. Au football américain, les casques et les protections en tout genre n’ont pas réduit les blessures, mais augmenté la violence des chocs.

Christophe Mombet est conscient des dangers qui guettent les nouvelles générations de rugbymen : « Mettre en danger la vie d’un joueur, sur le plan physique ou mental, à travers aussi le dopage, c’est le risque majeur. Le dopage est un danger inhérent au sport professionnel. Il ne faut pas le nier. Il ne faut pas oublier que la réussite du joueur est aussi la nôtre. Tous les jours, j’ai des joueurs qui me disent : « Je voudrais prendre de la masse ». Tout ce qui doit se faire se fait à travers le club, avec des gens compétents dans leur domaine. Certains pensent que prendre des protéines, c’est s’éviter du travail. Mais non, cela ne change rien. »

Ces dernières années, en France, deux ouvrages ont été consacrés au thème du dopage dans le rugby, celui de l’ancien international Laurent Benezech auteur de « Rugby, où sont tes valeurs ? », et celui du journaliste Pierre Ballester, qui a écrit « Rugby à charges ». Ils dépeignaient des pratiques dopantes, dans le passé ou le présent. La polémique a été vive. Dans son étude, l’IRMES note que « cette augmentation de poids et de masse corporelle peut s’expliquer par l’accroissement de l’entraînement couplé à un suivi nutrionnel, et pour certains, de façon sporadique, à la prise de stéroïdes anabolisants ». Pour autant, les relevés officiels de l’Agence mondiale antidopage (AMA) soulignent que les cas de dopage demeurent marginaux dans ce sport.

Joe Tomane et François Hougaard

Le puissant ailier australien Joe Tomane percute violemment le demi de mêlée sud-africain François Hougaard, lors d’une rencontre du Four Nations 2015.

Reste le terrain. En se professionnalisant et en ajoutant de la vitesse, du poids, de la taille, du temps de jeu, le rugby a perdu une partie de sa capacité d’évitement, pour devenir de l’affrontement. Les défenses ont pris le pas sur les attaques. Les espaces pour franchir la ligne d’avantage n’existent pratiquement plus sur les premiers temps de jeu. Les rugbymen ont-ils fait évoluer leur sport dans le bon sens ? «Quand je vois le Super-15 oui, quand je vois le Top 14 non », répond Christophe Mombet, à l’instar de bon nombre d’observateurs. « La capacité de jeu y a gagné, mais c’est freiné par la pression du résultat, notamment dans le Top 14. Ce n’est pas un championnat spectaculaire. C’est sans doute le plus dur, mais pas le plus beau. On a mis tous les ingrédients pour faire un grand spectacle, mais ce spectacle est bridé par un type de championnat. Les joueurs sont prêts pour faire un grand spectacle, mais l’enjeu les bride. »

Signe de cette obligation physique, dans ses premières semaines de préparation pour la Coupe du monde 2015, le XV de France a consacré 70% de son temps au physique pur, loin du ballon. Quatre ans après la finale de la Coupe du monde 2011 conclue sur la victoire des Néo-Zélandais sur la France (8-7) avec un essai de chaque côté, huit ans après le sacre de l’Afrique du Sud sur l’Angleterre (15-6) sans le moindre essai, la Coupe du monde 2015 s’est conclue par un feu d’artifice offensif, avec des joueurs au sommet de leur art physique. Les conséquences de cette montée en puissance physique.

Et après, les rugbymen peuvent-ils encore gagner en poids, en taille, en puissance ? « C’est très compliqué pour un athlète de très haut niveau de lui faire prendre encore de la masse utile, mais c’est encore possible », estime le chercheur Adrien Sedeaud. « L’association entre tel type de musculation, hypertrophique ou non, les apports de la chrono-nutrition (à quel moment apporter les glucides, rapides ou lents, les protéines, les lipides…). Tout cela peut permettre encore d’optimiser la prise de masse utile. Mais certains sports professionnels américains, plus précoces dans la mise en place de tels réglages, commencent déjà à marquer le pas. » Alexandre Marco se souvient : «En 2007, j’avais l’impression qu’on avait franchi un cap. Mais années après années, la technologie est arrivée, de nouveaux matériels… » En clair, science et technologie peuvent peut-être encore faire un peu évoluer les capacités physiques des sportifs en général, des rugbymen en particulier.

Crédits

Journaliste :

Thierry Tazé-Bernard

Réalisation web :

Thibaut Caudrelier

Rédaction en chef :

Rémi Pietton

Photos :

AFP - MAXPPP - REUTERS

Reportage Stade 2 :

Clémentine Sarlat
David Dameda

Remerciements :

Grégory Jouin
Romain Bonte
Xavier Richard
Julien Lamotte
Gilles Gaillard
Bertrand Guyon