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Usain Bolt

au sommet de l'Olympe

Le 21 août 2016, dernier jour des Jeux Olympiques de Rio, Usain Bolt fête ses 30 ans. Trois décennies dont quasiment une entière à régner sur le sprint mondial. Entre 2008, année de son explosion au plus haut niveau aux JO de Pékin et 2016, année de sa troisième et, a priori, dernière sortie aux Jeux, Usain Bolt est devenu une légende vivante de l’athlétisme. Les titres, les records, il a tout emporté sur son passage, à la vitesse de l’éclair.

Natif de la Jamaïque, cette terre fertile en sprinteurs de très haut niveau, Bolt en est aujourd’hui le plus grand représentant. Comme Bob Marley, autre légende de l’île, il est aujourd’hui une icône à l’aura et au charisme incroyables. Comment cet athlète très grand, jeune et souvent blessé à ses débuts est devenu le roi ? Quels sont les secrets de fabrication du champion ? Voici le mythe Usain Bolt, décortiqué par ceux qui l’ont repéré, côtoyé, vu grandir ou simplement affronté.

Usain Bolt - Chapitre 1 : Physique

Travailleur par nécessité

A Athènes en 2004, Usain Bolt est déjà un petit phénomène. Il est précédé d’une flatteuse réputation, celle du jeune de moins de 20 ans le plus rapide du monde sur 200 mètres (19sec93). Mais aux JO, la Foudre ne frappe pas. Pas encore. Bolt se fait sortir en séries et est renvoyé à ses études. Un mal pour un bien a posteriori, car cela l’a forcé à travailler plus dur.

Le travail, ce n’est pas forcément un gros mot dans l’esprit d’Usain Bolt, mais ce n’est pas un domaine qu’il affectionne au départ. Cette légende est un malentendu d’après Pierre-Jean Vazel pour qui le Jamaïquain « fait ce qu’il faut ». « Un sprinteur n’a pas besoin de s’entraîner comme un marathonien », précise l’ancien entraîneur de Ronald Pognon. « Le corps d’un sprinteur a d’autant plus besoin de souffler que la dépense d’énergie et la violence physique sont énormes ».

Usain Bolt à l'entraînement

« Il est capable de se concentrer instantanément, il n’a aucun mal et apprend très vite », explique Glen Mills son entraîneur depuis 2004. « Sans être un bourreau de travail, il travaille dur, si la situation l’exige. Après un échec, s’il doit s’entraîner deux fois par jour, il fera l’effort ». La légende est donc vraie, Bolt aime bien « la fête et l’amusement », confirme Mills. Mais il sait se recentrer quand il faut. « Il doit jongler entre la fête et la nécessité de s’entraîner sur une période de neuf mois. Quelques fois il n’y arrive pas et il se retrouve sous pression pour s’améliorer et retrouver le niveau nécessaire ». Pascal Rolling, l’homme qui l’a engagé chez l’équipementier Puma et qui reste un de ses proches, en atteste : « En 2012, il est battu aux championnats de Jamaïque. Après, ça a bossé, et pas qu’un peu. Usain connaît des périodes où il a moins envie. Mais si on lui enlève les sorties, ce n’est pas bon. »

Alors quel est le secret de l’homme le plus rapide du monde ? Visiblement, ce n’est pas celui qui bosse le plus. La réponse serait donc ailleurs. Dans son physique atypique pour un sprinteur. Usain Bolt est le plus grand (1m95) et le plus lourd (94 kg). Mais aussi dans sa technique de course, qui n’a toutefois rien de révolutionnaire selon Vazel. « Il n’y aura jamais de révolution, car on court toujours de la même manière », éclaire-t-il. « On passe d’un pied à l’autre. A moins que quelqu’un arrive à démontrer qu’on court plus vite à cloche-pied, il n’y aura pas de révolution technique, ce n’est pas Fosbury (du nom de l’athlète qui a démocratisé la technique de l’enroulé de barre au saut en hauteur, ndlr) ou le lancer en rotation (pour le marteau ou le poids, ndlr). »

Un physique atypique

Le sprint mondial est régi par une seule règle : il n’y en a pas. Pendant des années, la mode était aux « petits formats ». Leur petite taille leur permettait de meilleurs appuis et de partir plus vite. Ainsi pendant des années, la suprématie du sprint mondial était dans les mains, ou plutôt dans les pieds, des Maurice Greene, Ato Boldon. Des physiques plutôt trapus, râblés, musculeux. Les deux élèves de chez John Smith, auxquels on peut ajouter Jon Drummond, mesurent moins d’un mètre quatre-vingt. Puis Usain Bolt a jailli comme un éclair, remettant sur le devant de la scène ces « tiges » qui ont aussi marqué le 100 mètres de leur empreinte et de leurs pointes. Avant Bolt, Linford Christie, champion olympique du 100m à Barcelone, et Carl Lewis, sont autant d’exemples de « grands » devenus rois du sprint. L’Anglais et l’Américain sont ceux qui s’approchent le plus du Jamaïquain morphologiquement parlant (1m88 tous les deux). Leur grande taille leur confère une plus grande foulée. Celles de Bolt ont été mesurées à 2m79 – quand il pousse avec la jambe gauche- et 2m59 – quand il pousse avec la droite –. Les trois hommes ont aussi la particularité d’être très musclés, surtout Christie, véritable colosse.

Usain Bolt sur la table de massage
Le corps d’Usain Bolt est une parfaite mécanique mais un peu fragile. Le Jamaïquain a besoin de soins fréquents pour la ménager.

Plus jeune, Bolt était déjà très grand mais il était loin d’avoir cette musculature. Il a pris 20 kilos depuis le début de sa carrière, et a dû apprendre à composer avec. Dans ses années de junior, il a été confronté aux blessures. Le dos, les cuisses… Son corps ne résistait pas. Il a dû changer quelque chose pour ne pas voir sa progression s’arrêter. Changer, mais quoi ? Lui a décidé de quitter son entraîneur, Fitz Coleman, pour rejoindre Glen Mills. « Il revenait d’une blessure à la cuisse », éclaire le coach, « on s’est penché sur sa puissance musculaire et la faiblesse générale de son corps. Il était plus jeune et inexpérimenté : il ne comprenait pas ce qu’on attendait d’un sportif professionnel. Il débordait d’enthousiasme et était décidé à réussir, mais sur certains points il a fallu le recadrer un peu, comme par exemple son assiduité aux entraînements, son application et tous les petits détails ».

Ce changement d’entraîneur et de méthodes « lui a fait beaucoup de bien », assure Pascal Rolling. « Il a été plus à l’écoute, le coach lui a fait comprendre qu’il fallait travailler ». Bolt a continué aussi son suivi médical avec l’ex docteur du Bayern Munich, Hans-Wilhelm Müller-Wohlfahrt, débutées sous la houlette de Coleman. C’est lors de l’une d’elles qu’on lui diagnostique une scoliose (« un cas grave » avoue-t-il), que sa jambe droite est plus courte que la gauche de deux centimètres et demi. « Cela aurait pu lui coûter sa carrière s’il n’avait pas consulté Müller-Wohlfahrt », assure Vazel. « Il a été pris en main par les préparateurs physiques du cabinet, il a fait des exercices spécialisés pour sa colonne, ses abdominaux, ses tendons et pour retrouver un équilibre ».

En 2010, après deux années de totale domination sur le sprint, après ses records du monde à Berlin à 24 ans, il lèvera le pied sur les soins. Son corps lui fera comprendre qu’il ne peut se relâcher. Les tendons d’Achille ne résisteront pas, et cette nouvelle blessure l’oblige désormais à un suivi médical soutenu et régulier. « Il a une fragilité avec ses grands segments, car le point de fixation de transmission des forces, c’est le bassin », détaille Stéphane Diagana, l’ancien champion du monde du 400m haies en 1997. « C’est pour cela qu’il a de fortes contraintes lombaires, et qu’il s’en plaint beaucoup. Du coup, quand il n’est pas bien au niveau du dos, il est gêné pour s’exprimer pleinement ».

Rares sont les saisons où son corps l’a laissé en paix. Témoin, cette année 2016 vers les JO de Rio, il a connu trois blessures : il a connues trois blessures : cheville en janvier, ischio-jambiers en mai, cuisse fin juin. Entre les blessures, la scoliose, son envergure et l’écart de taille entre ses deux jambes, il n’était pas génétiquement programmé pour le sprint. Pierre-Jean Vazel dit qu’il n’y était « physiquement pas prédisposé ». Ce constat, des chercheurs mexicains l’ont également fait. Après les Mondiaux de Berlin, ceux des records, leur étude avait conclu que Bolt était moins « aérodynamique » que l’humain moyen. Pourtant, ce corps lui offre des possibilités et des avantages sur ses concurrents. Ses foulées, mais aussi sa force d’appui au sol. « Personne ne frappe le sol aussi fort que lui », souligne Vazel, ce qui donne à sa course quasiment l’aspect du saut. « C’est ce qui lui permet d’avoir la plus grande foulée du circuit ».

Usain Bolt décrypté par la science, Sciences et Avenir

19sec19 sur 200m (Berlin 2009)
19sec19 pour boucler son 200m ! A Berlin en 2009, Usain Bolt améliore encore de quelques centièmes son propre record.

Une ligne droite unique

Pour parcourir 100 mètres, Usain Bolt met généralement moins de 10 secondes. Un soir d’août 2009 à Berlin, il a mis 9 secondes 58, soit 44,6km/h. Sur la ligne droite, personne n’a jamais fait mieux. Où fait-il la différence ? Un peu partout mais surtout sur « les 10 derniers mètres », affirme Ronald Pognon, l’ancien recordman de France du 100m (9sec99 en 2005). « En général, à ce moment de la course, on est à une vitesse de 0,80 centièmes par seconde, mais lui termine encore plus fort. Généralement on atteint notre vitesse maximale aux 65-70 mètres, mais lui arrive encore à accélérer dans les 10 derniers mètres, contrairement à nous ». Pognon sait de quoi il parle : il a croisé plusieurs fois la route de Bolt au cours de sa carrière. La première fois, en 2006, les deux hommes participent à un 200m en Martinique. Pognon prend une première claque. A 19 ans, le Jamaïquain remporte la course en 20sec08. « C’est un extraterrestre ! » s’enthousiasme-t-il encore aujourd’hui. « Dans le virage, il sait où accélérer quand et comment maintenir sa vitesse, tout en résistant à la force centrifuge. Techniquement, c’était extraordinaire ». Quand la plupart des sprinteurs attendent la sortie du virage pour accélérer, Bolt, lui arrive à « mettre de la fréquence ».

Bolt la course décortiquée

L’ancien entraîneur du Français, Pierre-Jean Vazel, qui s’est aussi occupé de Christine Arron, décrypte à son tour le sprint de Bolt : « il a la meilleure accélération. Aux 30m, il atteint 11m40 par seconde. Au 10-20m, grâce au laser, on peut avoir toutes les vitesses instantanées et, à partir de 10m, il a tous les meilleurs temps. A partir de cette marque, il a la meilleure accélération ». Stéphane Diagana synthétise : « Quand il est devant aux 20m, il sait qu’il va gagner. Cela devient impossible pour ses adversaires de le battre. »

Départ 100m (Pékin 2012)
Encerclé par les Américains lors de la finale du 100m à Pékin, Usain Bolt réalise un bon départ et tord le cou à sa réputation de mauvais partant

Et le départ dans tout ça ? L’homme aux grands compas, aux jambes de tailles différentes, a-t-il des difficultés à se lancer ? Vazel émet des doutes. « Même au départ, il n’est pas le moins bon », lance-t-il avant d’étayer. « Sur ses meilleures courses, il est avec les meilleurs partants aux 20 mètres. La taille n’influe pas trop. L’athlète grand par la taille fait des grandes foulées dès le départ et a donc moins d’appui au sol. Or, si on fait des grandes foulées, on a tendance à moins bien partir. Dans le cas de Bolt, il appuie énormément au sol et c’est comme cela qu’il compense ».

Ses fameux appuis ne sortent pas du chapeau. On l’a dit, l’homme a travaillé différemment avec Glen Mills. Il a gagné en puissance, surtout depuis 2008. Vazel analyse en détails : « La formule de la puissance, c’est la force par la vitesse. Il a gagné en vitesse depuis ses débuts. La force, c’est la masse par l’accélération physique. Là encore, sur les 30 premiers mètres, il a gagné en accélération et le temps qu’il met pour les atteindre a diminué. Enfin, il a pris du muscle. La masse, la vitesse et l’accélération, il s’est amélioré dans ces trois domaines, les trois facteurs de la puissance ». CQFD.

Après le départ, Bolt déploie la plus impressionnante foulée des sprinteurs actuels. A sa vitesse maximale, il « a fait du 13 mètres par seconde lors de son record du monde de 2009. En moyenne, c’est plutôt 12m30 » détaille Vazel. En comparaison, Tyson Gay a été mesuré à 12m10 et les Français Lemaître et Vicaut 11m90. Carl Lewis a été mesuré à 12m50, « mais avec beaucoup de vent » précise l’entraîneur diplômé des Beaux-Arts.

Geste typique de la course d’Usain Bolt
Le talon qui vient toucher la fesse, un geste typique de la course d’Usain Bolt

Pour atteindre une telle amplitude, Bolt s’appuie sur une technique propre aux Jamaïcains, basée sur le « down » des Américains. Ronald Pognon explique : « Il monte sur son genou et redescend sur les fesses. Nous (les Européens, ndlr), on nous apprend à envoyer notre bassin vers l’avant. Les Américains eux ont le « down », c’est-à-dire, le genou qui monte vers le haut et pointe vers l’avant, puis le gros orteil du pied qui redescend sur le bassin. Les élèves de John Smith (Greene, Boldon, ndlr) faisaient ça. Les Jamaïcains en ont fait leur propre version, avec le talon qui monte très haut et redescend vers le bassin. Le talon vient toucher la fesse et redescend tout de suite ». Si lui court de la sorte, les autres Jamaïcains, Asafa Powell, Michael Frater ou encore Shelly-Ann Fraser n’ont pas la même technique. L’exemple de la sprinteuse est frappant. C’est la plus petite, très dense et elle possède le même palmarès que Bolt sans les records, preuve que la Jamaïque sait définitivement y faire avec le sprint. Quel que soit le physique.

Usain Bolt à l’entraînement sur la piste d’Ostrava (République Tchèque). On peut voir son talon revenir à hauteur de la fesse avant de redescendre.
Usain Bolt - Chapitre 2 : Mental et charisme

Jeune et solide

« Sa plus grande course : les championnats du monde juniors à Kingston. C’est le coeur de tout. Il avait subi un énorme stress. Ca l’a aguerri pour le reste de sa vie ». Pour Pascal Rolling, tout a donc démarré à Kingston, en 2002 devant son public. Face à la pression populaire, un pays attendait énormément d’un homme roi des Champs l’année d’avant. Cela lui avait alors ouvert les portes des Carifta, championnat regroupant les meilleurs juniors des Caraïbes. Il y avait battu les records des Carifta sur 200 et 400m.

« Les Champs m’avaient fait connaître, et mes records aux Carifta m’avaient mis en position de favori sur 200m. Pour la première fois, je connaissais la pression ; ce fut un véritable stress », raconte le sprinteur jamaïquain dans sa biographie « Usain Bolt plus rapide que l’éclair ». Dans ce livre, il raconte sa peur de concourir lors de ces Mondiaux, une discussion avec sa mère qui l’avait finalement décidé à s’aligner, puis le moment de terreur face à l’attente du public avant sa finale : « Je n’avais jamais ressenti une telle pression de toute ma vie », ajoute-t-il. Mais il a gagné. « J’avais compris l’importance de la confiance en soi chez un sprinteur. Le mental faisait souvent la différence entre les autres coureurs et moi. Je savais que je ne devais plus jamais laisser des pensées négatives troubler mon jugement. » Comme le souligne Stéphane Diagana, à cette époque, « on pouvait s’imaginer qu’il serait hors-norme, mais pas à ce point car la psychologie peut tout changer ». Rien n’a changé. Quelques mois après l’avoir découvert aux Carifta 2002, Pascal Rolling a suivi aux premières loges ces championnats du monde juniors : « Il était déjà impressionnant devant un stade plein. Il jouait avec le public, il faisait le show. Il savait se sublimer. Mais on ne se doutait pas qu’il deviendrait ce qu’il est. »

Le finish du 100m de Pékin
Le finish du 100m de Pékin va sourire à Usain Bolt. Le Jamaïquain devance Gatlin d’un cheveu, un Gatlin qui s’est complètement désuni sur la fin

Autre course et autre preuve d’un mental hors norme : Pékin lors des Mondiaux-2015 : « Le 100m à Pékin l’an dernier, c’est sa plus grande course », estime pour sa part Christophe Lemaître, l’un de ses rivaux sur les deux distances. « Il était dos au mur. Tout le monde voyait Gatlin gagner étant donné les chronos réalisés durant la saison et la façon dont s’étaient passées les séries et les demies. Malgré cela, il a gagné envers et contre tout. En terme de mental et de performance, c’est très fort. » Pascal Rolling abonde : « En 2015, Gatlin est plus fort que lui. Mais c’est psychologiquement que cela se joue ». Beaucoup de spécialistes estiment que l’Américain, surpris par la présence du Jamaïquain à sa hauteur en fin de course, s’est désuni en se stressant.

Toujours décontracté dans sa façon de se comporter sur la piste, Usain Bolt peut néanmoins irriter, voire passer pour un arrogant. Pour Pascal Rolling, c’est sa façon de gérer son stress : « Je peux comprendre que sa décontraction agace, mais c’est sa façon de se concentrer. Il fait abstraction du stress comme ça. Il évacue tout. Sa culture, c’est de faire des vannes, être à l’aise. C’est pour cela qu’il est entouré de gens qu’il connaît depuis très longtemps. » Et il se souvient de son détachement face à la pression psychologique imposée par l’un de ses rivaux : « La première fois qu’il a couru contre Justin Gatlin, celui-ci a craché dans son couloir. C’était l’époque des Greene, Christie. Mais Usain, ça l’a fait rire. » Christophe Lemaître écarte également cette thèse de l’arrogance : « Je ne crois pas qu’il soit arrogant. Il a toujours été comme ça, même avant d’avoir les perfs qu’il a réalisées. De toute façon, il faut avoir confiance en soi : chaque centième est important. »

Un homme simple

Outre le fait d’être capable d’entrer dans sa course en peu de temps, Bolt s’appuie dans sa carrière sur un autre atout : sa simplicité. « C’est quelqu’un de très loyal », assure Pascal Rolling. « Je bosse avec lui depuis 2002, et autour de lui, il n’y a que des gens qu’il connaît depuis tout petit. Sa qualité première, c’est d’avoir gardé les pieds sur terre. Ce n’était pas évident. » Un avis partagé par Christophe Lemaître, qui l’a affronté pour la première fois en 2009 : « Il n’a pas changé. Malgré tous les titres et records, il reste le même d’après ce que je vois. A l’échauffement comme en compétition. » Ronald Pognon, l’ancien roi du sprint français, l’a affronté pour la première fois en 2006, et l’a pas mal côtoyé : « Il fait son show au départ, mais sinon il est très simple. Chaque personne a son tic pour se concentrer. Kim Collins venait chambrer, Boldon et Green roulaient des mécaniques… Bolt n’est pas déstabilisant, peut-être pour les nouveaux, mais pas pour un vieux briscard comme moi. » Les deux hommes ont souvent partagé des soirées après les meetings. Karen Fuchs est une photographe jamaïquaine, et suit Usain Bolt depuis le printemps 2004. Elle a donc le recul pour évoquer la personne, au-delà de l’athlète : « Il est devenu un homme, bien plus confiant en lui. Mais je ne l’ai jamais vu jouer la diva. Il a toujours été le même avec moi. Il a gardé les pieds sur terre. Par deux fois, lorsque la foule est devenue un peu folle et qu’il a vu que je me faisais bousculer, il est venu pour m’aider. C’est juste quelqu’un de bien. »

Si ce titre de champion du monde juniors en 2002, alors qu’il n’a que 16 ans, semble représenter les fondations de sa carrière et de son approche mentale de la course, Pascal Rolling place également 2004 comme une année centrale. Cette année-là, Bolt bat le record du monde du 200m juniors en devenant le premier à courir en moins de 20 secondes (19sec93). Mais l’athlète de même pas 18 ans se blesse avant les Jeux Olympiques d’Athènes. Il va en Grèce mais ne passe pas les séries du 200m, alors que le champion olympique, l’Américain Crawford, sera sacré en 19sec79. « Il avait déjà le potentiel pour gagner l’or olympique. Mais s’il avait gagné, cela aurait été la fin de sa carrière », estime Rolling. « Il aurait été ingérable s’il avait gagné l’or sans avoir beaucoup travaillé. »

Usain Bolt, Athènes 2004

Cet échec, Usain Bolt l’a ressenti comme « un soulagement » après sa collaboration avec un coach qui le faisait travailler en puissance. Selon lui, cela avait contribué à ce que son corps le lâche. A cette occasion, il a également connu les affres des critiques dans un pays passionné par l’athlétisme et qui ne comprenait pas sa contre-performance grecque. Sans oublier celles concernant son hygiène de vie et ses sorties. « Je manquais de maturité, et j’étais en plein apprentissage de la vie », se souvient La Foudre. « Athènes m’a aidé à prendre une grande décision. Il était temps d’engager Coach Glen Mills », explique-t-il dans sa biographie. Sa première décision d’homme et d’athlète était prise. Indirectement, il avait pris son destin en main, et n’a jamais eu à le regretter. Glen Mills, l’ancien entraîneur de Kim Collins, champion du monde du 100m en 2003 à Saint-Denis, se trouve toujours aux côtés de Bolt aujourd’hui.

Une main-mise psychologique

La victoire avant même d’avoir livré bataille. Comme tous les grands champions, comme tous ceux qui ont un jour dominé leur discipline, Usain Bolt possède un avantage clair sur ses adversaires. L’homme le plus rapide du monde en impose, et part sans nul doute avec une avance à chaque course.

« Il a rarement été vaincu », souligne Christophe Lemaître. « Quand on est avec lui dans une finale, il faut envoyer. Il est capable de sortir une saison en demi-teinte, mais en championnat, il livre la course qu’il faut. » Stéphane Diagana le compare à Novak Djokovic en tennis : « Il n’y a pas de rivalité entre le Serbe et les autres joueurs. Sauf accident, il gagne. Mais c’est plus fragile sur 100m, car il ne s’agit pas d’une compétition de fond comme le tennis, où lorsqu’on perd un set on peut tout de même gagner la rencontre. Il faut être plus solide. Pour peu qu’on trébuche sur un appui, la victoire s’envole. Même si Gatlin a la prétention de le concurrencer, et au vue de ses temps c’est normal, tout le monde est réaliste sur la différence de potentiel. Lorsque Bolt court en 9sec58 ou 9sec63, il n’y a pas match. »

Usain Bolt écrase la concurrence sur 100m (Pékin 2008)
A Pékin en 2008, Usain Bolt écrase la concurrence sur 100m. Il bat le record du monde (9sec63) en se permettant au passage de franchir la ligne en écartant les bras.

Le début de sa suprématie psychologique date des JO de Pékin, en 2008, selon Pierre-Jean Vazel : « Il a mis un gros coup sur la tête de tout le monde avec son 9sec69 en levant les bras. A Berlin en 2009, il court en 9sec58. Le coup de grâce, c’est Londres. On le dit diminué. Il s’était fait battre aux sélections jamaîcaines, puis il fait 9sec63. Chaque année on annonce son déclin, comme Carl Lewis. » Pour Ronald Pognon, le Jamaïquain « a un charisme énorme. Greene, Lewis, Johnson, Owens étaient des stars, mais il est encore passé à un autre niveau. Qui pensait que le record du 200m de Michael Johnson serait battu ? La finale de Berlin en 2009, je l’ai regardée avec John Smith. C’était incroyable. Le clan américain s’est tu pendant dix secondes. C’était une performance exceptionnelle. C’était hors norme. »

Martial Fernandez, un des premiers à faire un reportage sur Bolt pour France Télévisions désormais sur RMC, est du même avis que l’ancien sprinteur tricolore : « Avant Bolt, Donovan Bailey a été une star, Linford Christie aussi. Mais Bolt, ça restera phénoménal et donc historique. Il a fait du bien à l’athlétisme, comme Carl Lewis. Les deux dépassent le simple cadre de l’athlétisme. On les a aussi poussés et accompagnés pour qu’ils aillent au-delà. » Le journaliste se souvient de son premier reportage, au printemps 2004, en Jamaïque avec Bolt : « Il avait déjà son charisme naturel. En Jamaïque, c’était déjà le roi. » « C’est une star internationale, à l’image des joueurs de foot. Jamais on n’avait connu ça en athlétisme, même avec Carl Lewis », s’enthousiasme Stéphane Diagana.

De son côté, Pascal Rolling résume l’athlète qu’il a découvert voici plus de 15 ans : « Usain est supérieur aux plus grands sprinteurs. Des gens courront sûrement plus vite. Mais allier à son charisme et son intelligence, ce sera beaucoup plus difficile. » Pour son entreprise, « remplacer Usain est quasiment impossible pour avoir ce package complet performance-marketing. C’est le meilleur de tous les temps ». Christophe Lemaître se trouve sur la même longueur d’ondes : « Bolt est impressionnant par ses résultats, mais aussi par sa présence. C’est quelqu’un qui reste le même dans la vie comme en compétition. Gatlin et Gay sont plus dans le show, l’intox. Ils jouent un personnage. Pour moi, Bolt a toujours été ce showman. » Est-il supérieur à un Jesse Owens, à un Carl Lewis ? « C’est difficile de comparer les époques », glisse Lemaitre. « Mais en termes de médailles, notamment olympiques, il a montré qu’il était au-dessus, qu’il était le meilleur sprinteur de tous les temps. En termes de chronos aussi, alors qu’il fait face à une concurrence avec les Gay, Gatlin, Powell. C’est vraiment impressionnant. » Stéphane Diagana rappelle que ce sont trois époques très différentes : « La force du symbole de Jesse Owens, avec un contexte historique, et Carl Lewis, qui participe aux premiers Jeux modernes, après les Jeux de Moscou bien ternes », alors qu’Usain Bolt n’a bénéficié d’aucune circonstance particulière.

Bolt par rapport aux autres sprinteurs

Pierre-Jean Vazel porte un regard différent : « On est dans l’âge d’or de la médiatisation. L’aura d’Owens est venue avec l’étendard des droits civiques. Lewis était une rock-star. Bolt, c’est la première star médiatique. C’est la star qu’attendait l’athlétisme après le déclin d’El Guerrouj, de Green, le fiasco de Marion Jones. »

Usain Bolt - Chapitre 3 : L'après-Bolt

Comme tout règne, celui d’Usain Bolt prendra fin. Un jour. Quel sera son héritage ? « Il a changé les horizons » estime Stéphane Diagana. « C’est l’athlète qui a changé le 100m. S’il a été capable de courir en 9sec58, pourquoi s’interdire de penser que les 9sec50 sont atteignables ? Avant, il y avait une amélioration incrémentale par centièmes des chronos. Deux dixièmes, c’était un autre monde. » Et l’ancien champion du monde du 400m haies met en valeur deux hommes qui ont abattu des murs a priori infranchissables : « Pour moi, il y a Jim Hines, le premier à passer sous les 10 secondes. Et il y a Usain Bolt, qui a franchi une autre frontière en passant sous les 9sec60, alors que les 9sec79 de Ben Johnson et Tim Montgomerie avaient été entachées de dopage. Désormais, où est la limite ? Quand on a eu un Bolt, pourquoi n’aurait-on pas d’autres sprinteurs avec des qualités similaires ? »

La foudre déchire le ciel, durant la fin du 200m (Moscou 2008)
La photo parfaite ! Usain Bolt termine son 200m aux Mondiaux de Moscou au moment où la foudre déchire le ciel.

Christophe Lemaître partage cette vision : « On peut toujours aller plus loin. A chaque fois, on disait que les limites, c’était 10 secondes, puis 9sec80… Usain Bolt a repoussé très loin la barrière sur 100m. Je pense qu’il faudra du temps pour qu’il soit battu. Sur 200m, c’est plus jouable, mais il n’y a que lui, actuellement, qui peut le chercher. »

Pendant huit ans, le monde de l’athlétisme a bénéficié d’une locomotive exceptionnelle. Si l’heure de la retraite d’Usain Bolt n’a pas encore officiellement sonné, on s’en rapproche. La fin de l’Eclair pourrait-il plonger l’athlétisme dans la nuit médiatique et populaire ? « La présence de Bolt est un mal pour un bien », avance Stéphane Diagana. « C’est une exposition formidable. Il a porté haut les couleurs de l’athlétisme. C’est une chance, mais en même temps, cela cache beaucoup de problèmes d‘organisation de l’athlétisme, de compréhension des meetings, des enjeux. L’athlétisme s’est reposé sur lui et n’a pas fait le travail pour refondre son sport. Son départ sera un problème car la lumière va tomber d’un coup, mais ce sera une belle opportunité pour réfléchir à faire mieux. »

Pierre-Jean Vazel porte aussi un regard contrasté sur les conséquences de la suprématie de Bolt : « L’écart entre les plus riches et les plus pauvres dans l’athlé a augmenté. L’accès aux meetings est de plus en plus difficile. Les primes sur la Ligue de Diamant ont baissé. Bolt est arrivé en pleine crise économique. Les sommes qu’il a gagnées sont bien loin de celles du foot, de la NBA… Je ne sais pas s’il a sauvé l’athlétisme. Une nouvelle crise économique pourrait arriver alors qu’il va partir. Est-ce que les problèmes de l’athlétisme viendront de cette crise ou de son départ ? On ne peut pas le savoir. »

Christophe Lemaître conserve, de son côté, une bonne dose d’optimisme : « Il faudra que les gens s’habituent à ne plus le voir. Il y aura peut-être un moment où certains suivront moins l’athlétisme en général. Mais les sportifs courront toujours vite, il y aura toujours des performances, pas que sur 100m, qui feront lever les foules. » La Foudre aura fait son temps, comme Jesse Owens, Carl Lewis et les autres stars de l’athlétisme avant lui.

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Journalistes :
Benoît Jourdain
et Thierry Tazé-Bernard
Réalisation web :
Thibaut Caudrelier
Reportages :
Emmanuel Lefort (2008)
avec Guillaume Michel (2015)
David Malarme (2009)
Montage des courses :
Quentin Ramelet
Rédaction en chef :
Rémi Pietton
Photos :
AFP - Reuters
Infographies :
AFP